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Analyse- Soft power : pourquoi de plus en plus de gouvernements africains misent sur le sport

Le sport, un outil d’influence ancien mais inégalement structuré

Le sport occupe depuis longtemps une place particulière dans les espaces de pouvoir africains. Tantôt instrument assumé de diplomatie, tantôt vecteur plus diffus de représentation nationale, il accompagne les récits politiques, nourrit les imaginaires collectifs et participe à la construction de l’image des États.

Au Cameroun, les Lions Indomptables illustrent parfaitement cette dimension. Au fil des décennies, l’équipe nationale est devenue bien davantage qu’un symbole sportif. Elle incarne une forme d’unité nationale et constitue l’un des principaux marqueurs de visibilité du pays sur la scène internationale. Cette capacité du sport à porter une image dépasse d’ailleurs largement le seul cas camerounais.

L’organisation de grandes compétitions a progressivement renforcé cette logique sur le continent. La Coupe du monde organisée en Afrique du Sud en 2010 demeure l’exemple le plus emblématique d’un événement pensé comme une vitrine internationale autant que comme une compétition sportive. Plus récemment, les Coupes d’Afrique des Nations organisées au Cameroun, en Côte d’Ivoire ou au Maroc ont confirmé cette tendance. Au-delà des performances sportives, ces rendez-vous sont devenus des démonstrations de capacité organisationnelle et des instruments de projection politique.

Les Jeux de la Francophonie de 2023 à Kinshasa ont prolongé cette dynamique en associant compétition sportive, diplomatie culturelle et coopération internationale. Dans un registre différent, la Basketball Africa League, notamment implantée à Kigali, traduit une évolution plus récente où le sport devient également un levier de branding territorial et d’attractivité économique. La CAN 2027, confiée conjointement au Kenya, à l’Ouganda et à la Tanzanie, ouvre enfin une nouvelle étape avec un modèle d’organisation partagé entre plusieurs États, révélateur d’ambitions régionales plus affirmées.

Ces différentes expériences montrent que le recours au sport comme outil d’influence ne relève pas d’une innovation récente. Ce qui évolue davantage est la manière dont certains États structurent désormais cette ressource en l’intégrant progressivement à leurs politiques de rayonnement.

Des stratégies d’influence très inégales selon les États

Cette évolution demeure cependant très contrastée. D’un pays à l’autre, le sport n’occupe pas la même place dans les stratégies d’influence, tant les choix politiques, les capacités d’investissement et les priorités nationales diffèrent.

Le Maroc figure parmi les États ayant développé l’approche la plus intégrée. Depuis plusieurs années, le royaume articule investissements dans les infrastructures, développement des compétitions et diplomatie sportive dans une stratégie cohérente visant à renforcer son attractivité internationale. Le Rwanda s’inscrit dans une dynamique plus récente mais comparable, en s’appuyant sur des partenariats internationaux et une politique assumée de valorisation de son image à travers le sport.

À l’inverse, certains pays s’appuient davantage sur des événements ponctuels que sur une stratégie de long terme. L’Afrique du Sud a bénéficié d’une exposition mondiale exceptionnelle lors de la Coupe du monde de 2010, sans que les effets sur la structuration durable de son écosystème sportif fassent encore l’objet d’un consensus. La CAN organisée en Côte d’Ivoire en 2023 relève d’une logique similaire, où l’événement constitue d’abord un puissant levier de visibilité, même si ses retombées institutionnelles devront s’apprécier sur une période plus longue.

Il en résulte un paysage africain particulièrement hétérogène, dans lequel coexistent des politiques sportives fortement intégrées, des stratégies encore émergentes et des approches essentiellement événementielles.

Une logique de visibilité qui dépasse parfois les capacités de structuration

Cette diversité met en évidence une tension récurrente. Le sport produit des images fortes, immédiatement relayées par les médias et facilement appropriables par les opinions publiques internationales. Cette capacité de diffusion explique qu’il occupe désormais une place croissante dans les politiques de communication des États.

Mais cette efficacité symbolique ne s’accompagne pas toujours d’une consolidation équivalente des structures nationales. Dans plusieurs pays, la capacité à accueillir une compétition internationale ou à exister sur la scène sportive mondiale précède encore le renforcement des fédérations, des dispositifs de formation ou des infrastructures locales.

Autrement dit, la visibilité progresse souvent plus rapidement que la transformation des systèmes sportifs eux-mêmes. Si les grands événements peuvent accélérer le rayonnement international d’un pays, ils ne constituent pas à eux seuls une garantie de développement durable du secteur.

Le cas tchadien : une ambition politique en phase d’installation

Au Tchad, les orientations portées par Naïr Abakar s’inscrivent dans une phase encore précoce. Nommé en avril 2026 à la tête du ministère de la Jeunesse et des Sports, il intervient au début d’un mandat dont les premiers mois sont essentiellement consacrés à la définition des priorités et à la mise en place d’une feuille de route.

Ses premières prises de parole traduisent la volonté de replacer le sport au cœur des politiques publiques, en l’articulant aux enjeux de jeunesse, de cohésion sociale et de valorisation du pays. À ce stade, cette ambition relève davantage d’un cadre stratégique que d’un programme déjà pleinement opérationnel.

Son expérience au sein de la Fédération tchadienne de football lui confère néanmoins une connaissance directe des contraintes auxquelles le secteur est confronté. Les difficultés de financement, le déficit d’infrastructures et la dispersion des responsabilités institutionnelles constituent des réalités qu’il a déjà eu l’occasion d’appréhender.

Dans cette perspective, l’objectif paraît moins être de rechercher rapidement une visibilité internationale que de consolider progressivement les fondations du système sportif national. Cette approche privilégie la structuration avant la projection, dans l’idée qu’une influence durable repose d’abord sur des institutions solides.

Une projection continentale encore en construction

À l’échelle du continent, le sport poursuit ainsi son intégration progressive dans les stratégies de positionnement des États. Cette évolution ne suit toutefois ni le même rythme ni les mêmes priorités selon les pays. Certains ont fait du sport un véritable instrument de politique publique, pleinement articulé à leurs ambitions diplomatiques, économiques ou touristiques. D’autres continuent de privilégier des logiques davantage centrées sur les grands événements, dont les effets restent souvent dépendants de la capacité à transformer l’élan médiatique en politiques durables.

Cette diversité rappelle que le soft power sportif africain ne constitue pas un modèle unique. Il se construit au contraire à travers une pluralité de trajectoires, reflétant les réalités politiques, économiques et institutionnelles propres à chaque État. Le cas tchadien s’inscrit dans cette dynamique encore en devenir. Plus qu’une stratégie de rayonnement déjà consolidée, il traduit l’émergence d’une volonté politique de bâtir progressivement les conditions d’un développement sportif cohérent. Dans cette perspective, l’influence apparaît moins comme un point de départ que comme l’aboutissement d’un travail de structuration appelé à s’inscrire dans le temps.

Par Cyrille Djami, consultant en communication stratégique

et d’influence, fondateur de CommsOfAfrica

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