Ramer à contre-courant

Le 5 juillet dernier, lors d’une messe célébrée à Châteaudun, le prêtre burkinabè François Yambressinga a suscité une vive controverse en affirmant qu’on ne prend pas soin de la vie en donnant la mort.

Cette déclaration, qui s’inscrivait dans le débat sur l’euthanasie, a été perçue comme une attaque personnelle par Philippe Vigier, maire de Châteaudun et rapporteur général de la loi sur l’euthanasie, présent à l’office ce jour-là. Se sentant visé, ce dernier a réclamé des excuses publiques au prêtre.
Il est toutefois permis de douter que ces excuses soient un jour présentées. En Afrique, malgré les difficultés économiques et sociales, subsiste encore une tradition de franchise qui pousse certains hommes et femmes à exprimer leurs
convictions sans se laisser intimider par le pouvoir, les titres ou l’argent. Beaucoup continuent de croire qu’il existe des principes
qui ne se négocient pas. Ils savent que défendre certaines idées peut les exposer à la critique ou à l’isolement, mais ils
considèrent que la fidélité à leur conscience vaut davantage que la recherche de l’approbation générale.
Cette attitude n’est pas propre à l’abbé François Yambressinga. J’en ai moi-même fait l’expérience lorsque j’étais rattaché à la paroisse Saint Christophe de Créteil. En affirmant publiquement que le mariage ne pouvait être célébré qu’entre un homme et une
femme, parce que Dieu a créé Adam et Ève et non Adam et Yves, j’avais choqué plusieurs personnes. Pourtant, malgré les réactions hostiles, je n’avais pas modifié ma position. Il ne s’agissait pas pour moi de provoquer ou de blesser qui que ce soit, mais simplement d’exprimer ce que je considérais comme l’enseignement constant de l’Église. De la même manière, mes prises de position sur le tribalisme au sein de certaines communautés ecclésiales ont parfois dérangé. J’ai souvent soutenu qu’il n’était pas compatible avec l’universalité du catholicisme de promouvoir systématiquement les membres de son propre groupe ethnique au détriment des autres. Là encore, certains ont été choqués. Mais le fait qu’une opinion déplaise ne signifie pas qu’elle soit fausse. Une Église qui se veut catholique, c’est-à-dire universelle, ne peut se laisser enfermer dans les frontières étroites des appartenances ethniques. Cette volonté de rester fidèle à certaines convictions s’est également manifestée lorsque les évêques africains
ont pris leurs distances avec le document « Fiducia supplicans », qui ouvrait la voie à la bénédiction des couples homosexuels. Sans rompre avec Rome, ils ont exprimé leurs réserves et maintenu leur position.
Leur attitude traduisait une volonté de rappeler
deux vérités essentielles. Premièrement, ce n’est pas parce qu’une société est riche, puissante ou technologiquement avancée qu’elle détient nécessairement la vérité sur toutes les questions morales. L’argent ne transforme pas automatiquement une erreur en progrès. Deuxièmement, tout ce qui est conçu par l’homme ne constitue pas forcément une évolution. L’histoire montre que certaines innovations ont conduit à de véritables régressions humaines. Cette réflexion dépasse d’ailleurs les seules questions religieuses ou sociétales. Lorsque des puissances financent, arment ou entraînent des groupes terroristes afin de déstabiliser des régions et de s’emparer de leurs ressources naturelles, il serait absurde de parler de civilisation ou de progrès. Une telle pratique relève de la barbarie, même lorsqu’elle est dissimulée derrière de beaux discours sur la démocratie, la sécurité ou le développement. Là encore, il faut avoir le courage de nommer les choses telles qu’elles sont. L’Histoire avance souvent grâce à
des hommes et des femmes capables de résister aux courants dominants. Beaucoup d’entre eux ont été incompris
de leur vivant. On les a traités de conservateurs, de rêveurs ou de retardataires. Pourtant, avec le recul, leurs contemporains ont parfois reconnu qu’ils avaient vu plus juste que ceux qui se présentaient comme les porteparole du progrès.
C’est pourquoi il faut saluer tous ceux qui osent ramer à contre-courant lorsque leur conscience l’exige. Ils ne sont pas toujours les plus populaires, ni les plus influents. Mais ils rappellent à la société qu’il existe des valeurs qui ne peuvent être sacrifiées sur l’autel de la mode, de l’intérêt ou de la puissance. Bienheureux ceux qui ont le courage de rester debout lorsque souffle le vent
de la conformité. Le temps, souvent, finit par leur donner raison.


