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Dr Maxime Emagna : «les normes ne doivent plus être perçues comme une barrière, mais comme un passeport commercial»

À Douala, le PAIRIAC a réuni les acteurs chargés d’accompagner les petites et moyennes entreprises d’Afrique centrale pour renforcer leurs capacités en matière de normes sanitaires et phytosanitaires. En toile de fond : l’accès aux marchés internationaux, notamment celui de l’Union européenne, où plusieurs produits de la sous-région sont encore régulièrement rejetés pour non-conformité. Dans cet entretien, le Coordonnateur du PAIRIAC analyse les défis, les failles et les solutions pour faire des normes un levier de développement.

Pourquoi les PME d’Afrique centrale rencontrent-elles encore autant de difficultés à accéder aux marchés internationaux ?
Le problème fondamental est que pendant longtemps, nos économies ont été organisées autour d’une logique d’écoulement des productions locales, et non autour d’une stratégie d’accès aux marchés. Produire ne suffit plus aujourd’hui. Le commerce mondial fonctionne sur la confiance. Un acheteur international veut savoir d’où vient le produit, comment il a été fabriqué, quelles mesures ont été prises pour garantir sa sécurité et sa qualité.

Beaucoup de PME africaines disposent pourtant de produits compétitifs. Le cacao, le café, les fruits tropicaux, les produits forestiers non ligneux ou encore certaines productions transformées ont un potentiel énorme. Mais elles butent sur un élément essentiel : la conformité. Une entreprise peut avoir un excellent produit, mais si elle ne peut pas démontrer qu’il respecte les exigences sanitaires et phytosanitaires, elle ne pourra pas entrer durablement sur un marché comme celui de l’Union européenne.

Des dizaines de cargaisons d’Afrique centrale ont été rejetées ces dernières années aux frontières européennes. Que révèle cette situation?
Elle révèle avant tout une faiblesse structurelle de nos systèmes d’accompagnement. Lorsqu’un produit est rejeté à la frontière, on accuse souvent le marché extérieur d’être fermé. Mais il faut regarder toute la chaîne.

Est-ce que le producteur connaît les exigences ? Est-ce que l’entreprise dispose d’un système de contrôle interne ? Est-ce que les laboratoires nationaux sont suffisamment équipés ? Est-ce que les organismes de certification peuvent accompagner rapidement les PME ?
Le rejet d’un produit n’est pas seulement un problème commercial. C’est le symptôme d’un écosystème qui doit encore se renforcer. Les chiffres évoqués, avec environ 85 cas de rejets ces dernières années, doivent être pris comme un signal d’alerte. Derrière chaque cargaison refusée, il y a des producteurs, des transformateurs, des emplois et des revenus qui disparaissent.

L’Union européenne impose des normes strictes. Certains entrepreneurs africains parlent de barrières commerciales. Est-ce justifié ?
Il faut distinguer deux choses. Oui, les normes peuvent parfois être utilisées comme instruments de régulation du commerce international. Tous les grands marchés défendent leurs intérêts. Mais dans le cas des normes sanitaires, il existe aussi une réalité objective : aucun consommateur ne souhaite acheter un produit qui présente un risque. La question n’est donc pas de supprimer les normes. La question est de permettre aux entreprises africaines de les maîtriser.
Les pays qui réussissent à exporter massivement sont ceux qui ont investi dans la qualité. Regardez les grands exportateurs agricoles mondiaux : ils ont construit des infrastructures de contrôle, des laboratoires performants et des mécanismes d’accompagnement des producteurs. L’Afrique centrale doit suivre cette voie.

Quels sont aujourd’hui les principaux obstacles auxquels font face les PME ?
Ils sont multiples. Le premier obstacle est celui de l’information. Beaucoup d’entrepreneurs ignorent les exigences précises des marchés qu’ils veulent conquérir. Ils découvrent les règles au moment de l’exportation, quand il est déjà trop tard.
Le deuxième obstacle est financier. La mise aux normes nécessite parfois des investissements : équipements, emballages adaptés, analyses en laboratoire, systèmes de traçabilité.
Le troisième obstacle concerne les capacités institutionnelles. Les structures qui accompagnent les PME doivent elles-mêmes être mieux formées. C’est tout le sens d’un programme comme le PAIRIAC : renforcer les compétences des acteurs qui sont au contact des entreprises.
Enfin, il existe un défi culturel. Dans beaucoup de secteurs, la norme est encore perçue comme une contrainte administrative alors qu’elle devrait être considérée comme un outil de compétitivité.

Concrètement, comment une PME agricole peut-elle se préparer à exporter vers l’Europe ?
Elle doit commencer par intégrer la qualité dès le début du processus de production.
La conformité ne se prépare pas au port ou à l’aéroport. Elle commence dans le champ, dans l’atelier de transformation ou dans l’unité de production.

Il faut connaître son marché cible, identifier les normes applicables, mettre en place une traçabilité, contrôler les matières premières, améliorer les conditions de stockage et disposer des documents nécessaires.
Une PME qui veut exporter doit fonctionner comme une entreprise internationale, même si elle est encore petite.

Le rôle des structures d’accompagnement apparaît donc central ?
Absolument. Une petite entreprise ne peut pas toujours avoir en interne un expert en réglementation européenne, un spécialiste qualité ou un responsable certification.
Elle a besoin d’un écosystème autour d’elle : chambres de commerce, agences de promotion des PME, organismes de normalisation, laboratoires, institutions régionales.
Le défi est de passer d’un accompagnement administratif à un accompagnement stratégique.
Aujourd’hui, il ne suffit plus d’aider une entreprise à créer son activité. Il faut l’aider à devenir compétitive.

L’Afrique centrale dispose pourtant d’un marché régional important. Pourquoi chercher forcément l’Europe ?
Il ne faut pas opposer les deux marchés. Le développement du commerce intra-africain est essentiel, notamment avec la Zone de libre-échange continentale africaine.
Mais les marchés internationaux offrent aussi des opportunités considérables en termes de revenus, d’investissement et de transfert de compétences.
Surtout, une entreprise capable de respecter les normes européennes sera généralement mieux préparée pour répondre aux exigences d’autres marchés.
La norme européenne peut devenir une école d’excellence.
La ZLECAf peut-elle changer la situation ?
Oui, mais à certaines conditions. La suppression des barrières tarifaires ne suffit pas. Il faut aussi réduire les barrières techniques.
Si deux pays africains commercent davantage mais que leurs normes sont différentes ou que leurs systèmes de contrôle ne sont pas reconnus mutuellement, les difficultés resteront.
L’intégration économique doit donc passer par une harmonisation progressive des standards, des certifications et des procédures.

Quelles mesures urgentes les États d’Afrique centrale devraient-ils prendre ?
Il faut agir sur plusieurs fronts. Premièrement, investir davantage dans les infrastructures de qualité : laboratoires, systèmes de certification, équipements de contrôle.
Deuxièmement, renforcer la formation des PME. Beaucoup d’entrepreneurs ont le savoir-faire productif, mais manquent de compétences en gestion de la qualité.
Troisièmement, faciliter l’accès aux financements dédiés à la mise aux normes.
Enfin, créer une véritable culture régionale de la qualité.
L’Afrique centrale doit comprendre que la compétitivité ne repose plus uniquement sur les ressources naturelles. Elle repose sur la capacité à transformer, certifier et vendre.

Quel message adressez-vous aux PME qui souhaitent exporter?
Ne considérez pas la norme comme un obstacle. Considérez-la comme un investissement. Le monde change. Les consommateurs sont plus exigeants, les marchés plus transparents et la concurrence plus forte.
Une PME qui maîtrise les normes augmente ses chances de survie et de croissance. L’Afrique centrale possède les produits, les talents et les ressources. Ce qui lui manque encore, c’est parfois la capacité à transformer ces atouts en offres reconnues mondialement.
Le prochain défi n’est donc pas seulement de produire davantage. C’est de produire mieux, de prouver mieux et de vendre plus loin.

Propos recueillis par JRMA

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