Frontières africaines : le grand malentendu

On leur fait porter tous les péchés du continent. Les frontières africaines seraient artificielles, absurdes, héritées d’une règle et d’un compas brandis à Berlin en 1884-1885.

Elles expliqueraient les guerres, les séparatismes, les trafics, les crises identitaires et même les difficultés de l’intégration régionale. À force d’être répétée, cette histoire a fini par devenir une vérité officielle. Une vérité pourtant bien plus fragile qu’elle n’y paraît.
L’historienne Caroline Roussy, chercheuse à l’IRIS, bouscule ce récit confortable. Sa thèse dérange parce qu’elle retire à l’Afrique l’un des alibis les plus commodes de son histoire contemporaine. Non, les frontières ne sont pas uniquement des cicatrices coloniales. Oui, elles sont aussi des espaces vécus, négociés, transformés et parfois revendiqués par ceux qui les habitent.
Le mythe des frontières tracées à la règle est séduisant. Il permet d’expliquer simplement des réalités infiniment complexes. Mais les peuples n’ont jamais attendu les géographes européens pour circuler, commercer, se marier ou se faire la guerre. Les royaumes précoloniaux connaissaient déjà des zones d’influence mouvantes, des limites de souveraineté et des territoires disputés. L’histoire africaine n’a jamais été celle d’un espace sans frontières.
Le véritable paradoxe est ailleurs. Les lignes héritées de la colonisation sont aujourd’hui davantage contestées dans les discours que sur le terrain diplomatique. Depuis les indépendances, les États africains ont choisi de les préserver. Ce choix, loin d’être une soumission au passé colonial, répondait à une évidence : redessiner les cartes aurait probablement plongé le continent dans une succession infinie de conflits.
L’Union africaine continue d’ailleurs de défendre ce principe. Non par nostalgie des empires coloniaux, mais parce qu’une frontière imparfaite vaut souvent mieux qu’une guerre parfaite.
Le problème n’est donc peut-être pas la frontière elle-même. Il réside dans ce que les États en font. Une ligne sur une carte ne fabrique ni la corruption, ni l’absence de routes, ni les postes douaniers transformés en péages clandestins, ni les économies informelles qui prospèrent grâce à la faiblesse des administrations. La frontière révèle souvent les fragilités de l’État plus qu’elle ne les crée.
Il suffit d’observer certains espaces transfrontaliers d’Afrique centrale ou de l’Ouest. Les populations y vivent quotidiennement une intégration que les institutions peinent encore à organiser. Les marchandises circulent, les langues se mélangent, les familles ignorent parfois les bornes officielles. Là où les diplomates voient une limite, les habitants voient un marché, un voisinage, parfois une seule et même communauté.
Voilà pourquoi le débat mérite mieux que les slogans hérités des manuels scolaires. Accuser éternellement les frontières revient à regarder le rétroviseur tout en refusant de conduire. Les défis du continent (sécurité, industrialisation, mobilité, commerce intra-africain) ne seront pas résolus par un concours de cartographie.
L’Afrique a besoin de frontières intelligentes, pas de frontières fantasmées. Des frontières qui sécurisent sans enfermer, qui facilitent les échanges au lieu de les taxer jusqu’à l’asphyxie, qui relient davantage qu’elles ne séparent.
Car, au fond, la question n’est plus de savoir si les frontières africaines sont bonnes ou mauvaises. La vraie interrogation est plus exigeante : que faisons-nous, soixante ans après les indépendances, de cet héritage que nous continuons à invoquer comme une excuse permanente ? Les mythes rassurent. L’histoire, elle, oblige à regarder les responsabilités en face.
Jean-René Meva’a Amougou


