Mbombok Malet Ma Njami : »L’identité de nos villages doit cohabiter avec les autres identités »
Le guide spirituel du peuple Bassa lance un appel à l’évolution des mentalités, de l’administration et de l’enseignement, en vue de la consolidation du vivre-ensemble.

Moi, Mbombok Malet Ma Njami, président général de Mbog liaa, l’association faîtière qui regroupe les Bassa, les Bati et les Mpoo, je prends la parole officiellement pour interpeller tous les Camerounais. Mais cette interpellation vise des catégories de Camerounais et distingue les niveaux de responsabilité. Mon propos commence d’abord par rappeler à tous que les temps changent, le monde évolue, les usages et les coutumes s’adaptent à l’évolution des temps et des modes. Il n’y a plus un village au Cameroun qui, comme avant, ait une homogénéité au niveau des populations, une homogénéité au niveau de l’ADN, une homogénéité au niveau de la langue, une homogénéité au niveau des croyances religieuses, une homogénéité au niveau même des usages et des pratiques culturelles.
La tradition a du mal à évoluer, certes, mais que nous tous, les autorités administratives, les autorités traditionnelles et les populations, prenions conscience que le monde d’aujourd’hui n’est pas le monde d’hier. Donc le mode de gouvernance de mon grand-père, de nos grands-parents, ne peut pas être le même mode de gouvernance qu’aujourd’hui. Nous avons, dans les moindres villages, dans les moindres quartiers, des populations cosmopolites. Plusieurs langues sont parlées, plusieurs religions y sont pratiquées. Il y a des brassages entre les populations à travers les mariages mixtes et les naissances qui traduisent la mixité. Le Cameroun est en mouvement. Même si nos villages sont encore dans les limites de nos terroirs et porteurs d’une identité héritée, cette identité héritée doit savoir cohabiter avec les identités nouvelles que la vie nouvelle façonne.
Que les mentalités évoluent
Le chef traditionnel, l’autorité traditionnelle, ne doit pas caler sa gouvernance juste à l’aune des temps passés. Il faut que la tradition évolue. Il faut qu’il évolue et adapte sa tradition pour pouvoir être en phase avec la réalité de son époque. Que l’administration évolue, que la gouvernance traditionnelle évolue, que les mentalités des élites évoluent, que l’enseignement évolue, que la conscience des populations évolue pour dire que le monde d’aujourd’hui n’est pas le monde d’hier, qu’il y a un esprit d’hier que nous devons préserver et que nous devons mettre au service du développement de la vie d’aujourd’hui.
Le bon Mbog ne peut donc pas s’inscrire dans des considérations de stigmatisation, d’indexation, de différenciation négative, puisque le Mbog c’est l’harmonie, c’est rassembler tout ce qui est épars, c’est conjuguer les différences. La diversité doit réussir à contenir tout le monde dans l’harmonie qui ramène à un Mbog Bog, l’unité parfaite, qui colle et se calque à la création du Créateur unique qui est le Père de tous et qui nous inscrit donc dans cette communauté de destin. Cela fait que les cinq doigts de la main ont beau être différents les uns des autres, ces cinq doigts composent la main. Donc nos populations ont beau être différentes, diverses et variées, elles participent à la même main qui est notre nation, le Cameroun, et chacun de nous a sa place. Avec ce qui confère son identité de base, il doit évoluer pour que cette identité de base cohabite avec les autres identités, pour qu’on évolue vers l’intégration nationale, vers une identité nationale.
Le danger de théoriser la différence
Je veux attirer l’attention sur les dangers de perpétuer ces discours dans l’opinion publique. La différence existe naturellement. C’est quand on commence à la théoriser, quand on commence à l’utiliser à des fins avouables ou inavouables, qu’elle crée problème, parce que les Camerounais vivent depuis toujours, tous ensemble, tous les jours. Pourquoi c’est aujourd’hui qu’on doit stigmatiser les uns et les autres, indexer les uns et les autres ? Moi, je vis à Bastos, en dehors de mon territoire qui est dans le pays Bassa. Et les Ewondo m’ont honoré en faisant de moi l’une des autorités qui a la charge du peuple de Bastos. Bastos est l’endroit au Cameroun où on trouve le plus de langues, le plus de races, le plus de pratiques culturelles, le plus de religions. C’est-à-dire, c’est le laboratoire même du cosmopolitisme. Donc moi, comme leader, je dois commencer à faire un classement entre les populations ? Non.
Mais attention ! Moi, comme autorité impliquée dans la gouvernance, je dois savoir qu’il y a des gens qui sont chez eux depuis longtemps, et il y a des gens qui arrivent depuis peu. Donc, il y a un balancier qui doit s’établir, et que l’autorité traditionnelle, comme l’autorité administrative, doit gérer cet équilibre entre ceux qu’on trouve, les autochtones, et ceux qui arrivent, les allogènes, qui, dans 100 ans, 200 ans, deviendront peut-être des autochtones, mais qui, pour le moment, sont des allogènes. Pour que toi que j’accueille, toi que je reçois, ne viennes pas me créer des problèmes, viens magnifier mon sens de l’accueil, et inscris-toi dans le vivre-ensemble que tu trouves chez moi.
Propos recueillis par
Louise Nsana


