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Ingrid Morvan : «la conformité SPS doit devenir un réflexe stratégique pour les PME agroalimentaires de la CEMAC »

Dans un environnement commercial de plus en plus exigeant, les normes sanitaires et phytosanitaires (SPS) apparaissent comme un passage obligé pour les PME agroalimentaires de la CEMAC.

Entre exigences de qualité, accès aux marchés et compétitivité régionale, les entreprises doivent renforcer leurs capacités de contrôle. Entretien avec une experte en sécurité sanitaire des aliments et développement des chaînes de valeur agricoles.

Pourquoi la conformité sanitaire et phytosanitaire est-elle devenue un enjeu majeur pour les PME agroalimentaires de la CEMAC ?
La question SPS est aujourd’hui au cœur de la compétitivité agroalimentaire. Pendant longtemps, les entreprises se sont concentrées sur la capacité à produire et à écouler leurs marchandises. Désormais, cela ne suffit plus. Le consommateur, les distributeurs et les marchés internationaux exigent davantage de garanties sur l’origine, la qualité et l’innocuité des produits.
Pour les PME de la CEMAC, la conformité SPS représente un véritable changement de paradigme. Il ne s’agit plus seulement de fabriquer un bon produit, mais de démontrer que ce produit respecte des normes précises tout au long de la chaîne de valeur.
Une PME qui transforme le manioc, le cacao, les fruits, les céréales ou les produits halieutiques doit pouvoir prouver que ses matières premières sont contrôlées, que ses procédés de fabrication sont maîtrisés et que ses produits finis sont sûrs.
Les normes SPS ne doivent donc pas être perçues comme une sanction ou une contrainte supplémentaire. Elles sont plutôt un passeport commercial. Sans elles, beaucoup d’entreprises resteront cantonnées aux marchés locaux alors qu’elles pourraient conquérir des marchés régionaux et internationaux.

Quels sont les principaux obstacles auxquels font face les PME agroalimentaires de la sous-région ?
Le principal défi reste le manque de culture qualité dans les petites entreprises. Le premier obstacle est culturel. Beaucoup de PME ont développé leur activité autour d’un savoir-faire pratique et entrepreneurial, mais elles n’ont pas toujours intégré les exigences modernes de gestion de la qualité.

Dans plusieurs unités de transformation, la priorité reste encore la production rapide et la commercialisation immédiate. Or, la sécurité alimentaire nécessite une organisation rigoureuse : contrôle des matières premières, respect des règles d’hygiène, suivi des températures, gestion des déchets, enregistrement des opérations.

Le deuxième obstacle est financier. Les investissements liés à la mise aux normes peuvent paraître élevés pour une petite entreprise : équipements adaptés, analyses en laboratoire, formation du personnel, amélioration des infrastructures.
Le troisième défi concerne l’accès à l’expertise. Beaucoup de dirigeants de PME souhaitent améliorer leurs pratiques, mais ils ne savent pas toujours vers quels organismes se tourner ou comment engager une démarche progressive de conformité.

Quelles stratégies permettraient d’améliorer les capacités de contrôle SPS des entreprises agroalimentaires ?
La première stratégie consiste à renforcer les compétences humaines. Une entreprise ne peut pas être conforme si ses employés ne maîtrisent pas les règles fondamentales de sécurité alimentaire.
Il faut multiplier les programmes de formation sur les bonnes pratiques d’hygiène, les bonnes pratiques de fabrication, la gestion des risques alimentaires et les systèmes de prévention comme l’HACCP.
La deuxième stratégie est d’accompagner les PME dans une démarche progressive. Toutes les entreprises ne peuvent pas atteindre immédiatement les standards internationaux les plus élevés. Il faut construire des étapes : améliorer l’hygiène de base, structurer les procédures internes, renforcer les contrôles, puis avancer vers la certification.
La troisième stratégie est de favoriser la mutualisation. Une petite entreprise ne peut pas toujours disposer d’un laboratoire interne ou d’un responsable qualité à temps plein. Mais plusieurs PME regroupées dans une même filière peuvent partager ces services.
C’est une approche particulièrement adaptée à la CEMAC, où les entreprises sont souvent de petite taille mais évoluent dans des secteurs stratégiques.

La question des laboratoires revient souvent comme une faiblesse dans la sous-région. Comment améliorer cette situation ?
Effectivement, la disponibilité des laboratoires constitue un maillon essentiel. Une entreprise peut appliquer toutes les bonnes pratiques possibles, mais elle doit pouvoir vérifier objectivement la conformité de ses produits.
Aujourd’hui, certaines PME rencontrent des difficultés liées au coût des analyses, aux délais d’obtention des résultats ou à l’éloignement géographique des structures compétentes.
Il faut donc renforcer le réseau régional de laboratoires, améliorer leurs équipements et développer des mécanismes permettant aux petites entreprises d’accéder à ces services à coût raisonnable.
Le laboratoire ne doit pas être vu uniquement comme une structure qui sanctionne. Il doit devenir un partenaire d’amélioration continue.

La traçabilité est souvent considérée comme un défi trop complexe pour les petites entreprises. Est-ce réellement le cas ?
Non. La traçabilité n’est pas forcément synonyme de technologies coûteuses. Elle commence par une bonne organisation.

Une petite unité de transformation doit simplement être capable de répondre à des questions essentielles : quelle est l’origine de la matière première ? Quand a-t-elle été réceptionnée ? Comment a-t-elle été transformée ? Quel produit correspond à quel lot ?
Des outils simples comme des fiches de suivi, des registres de production ou des systèmes d’identification peuvent déjà faire une grande différence.
Bien sûr, le numérique peut accélérer cette évolution. Des applications permettent aujourd’hui de suivre les stocks, d’enregistrer les opérations et de sécuriser les informations. Mais la technologie ne remplace pas la discipline organisationnelle.

Quel rôle doit jouer les États et les institutions régionales ?
Leur rôle est central. Les PME ne peuvent pas porter seules la responsabilité de la transformation du système alimentaire régional.
Il faut d’abord renforcer l’harmonisation des réglementations SPS dans l’espace CEMAC. Une entreprise qui souhaite vendre dans un pays voisin ne devrait pas avoir à affronter une succession de procédures différentes.
Il faut également développer des mécanismes d’accompagnement financier et technique. La mise aux normes représente un investissement qui doit être soutenu, notamment pour les jeunes entreprises et les unités dirigées par des entrepreneurs locaux.
Enfin, les administrations doivent évoluer vers une approche davantage orientée vers le conseil et l’accompagnement. Le contrôle reste indispensable, mais il doit être associé à la formation et à la prévention.

Pourquoi les PME doivent-elles investir dans la certification ?
Parce que la confiance est devenue une monnaie économique. Un distributeur, un hôtel, une grande entreprise ou un acheteur international recherche des fournisseurs capables de garantir une qualité constante.
La certification permet de rassurer. Elle montre que l’entreprise ne dépend pas uniquement du talent ou de l’expérience de son promoteur, mais qu’elle repose sur des méthodes professionnelles.
Pour une PME, cela peut ouvrir des opportunités considérables. Elle passe d’un statut de simple producteur local à celui d’acteur crédible dans une chaîne de valeur régionale.

Quel message souhaitez-vous adresser aux PME agroalimentaires de la CEMAC ?
Le message est clair : produire davantage est nécessaire, mais produire mieux est indispensable.
L’Afrique centrale possède d’immenses ressources agricoles. Pourtant, une grande partie de la valeur ajoutée est encore captée ailleurs parce que les produits locaux ne répondent pas toujours aux standards attendus.
Les PME doivent considérer la conformité SPS comme un investissement stratégique. La qualité n’est pas une dépense supplémentaire ; elle est un facteur de croissance.
Demain, les entreprises qui réussiront seront celles capables de transformer les richesses agricoles locales en produits sûrs, compétitifs et reconnus.
La bataille de l’agroalimentaire ne se gagnera pas seulement dans les champs ou les ateliers de transformation. Elle se gagnera aussi dans les laboratoires, les procédures de contrôle et la confiance des consommateurs.

Propos recueillis par
Jean -René Meva’a Amougou

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