Cameroun : la République des passoires

Partout dans le pays, le secret d’État a un drôle de sens de l’orientation. Au lieu de rester bien au chaud dans les armoires métalliques de l’administration, il préfère prendre l’air. Et quel air ! Celui des groupes WhatsApp, des statuts Facebook et des comptes X, où les documents « strictement confidentiels » connaissent une carrière bien plus brillante que dans les bureaux où ils sont nés.

À Yaoundé, certains plaisantent : il existe deux circuits administratifs. Le circuit officiel, lent comme un lundi matin sans café. Et le circuit parallèle, fulgurant comme une connexion fibre un jour d’élection. Le premier exige parapheurs, visas et signatures. Le second se contente d’un smartphone… et d’un fonctionnaire un peu trop bavard. À peine une note est-elle rédigée que le pays entier semble déjà en discuter. Les ministres découvrent parfois sur Internet ce que leurs collaborateurs sont censés leur remettre le lendemain. Une prouesse logistique qui ferait pâlir les meilleurs services de messagerie.
Le plus cocasse ?
C’est la danse qui suit. Le document circule. Les réseaux sociaux s’enflamment. Les experts autoproclamés dissèquent la police de caractères, le cachet, la signature, l’interligne et même la qualité de l’agrafe. Puis arrive le communiqué officiel : « faux », « manipulé », « sorti de son contexte » ou, plus subtilement, « document interne ne devant pas faire l’objet d’une diffusion ». Traduction : il existe… mais il ne fallait surtout pas le voir.
Pendant ce temps, le citoyen observe ce ballet avec un sourire inquiet. « Car lorsqu’un État communique après la rumeur, il donne parfois l’impression de courir derrière elle en chaussures de plomb », rigole un citoyen. Un universitaire, spécialiste de la gouvernance résumait récemment ce paradoxe en expliquant que « le déficit de communication institutionnelle crée un marché extrêmement favorable aux spéculations ». Difficile de lui donner tort. La nature a horreur du vide ; Internet aussi. Lorsqu’une institution se tait, les internautes parlent à sa place. Beaucoup parlent. Énormément.
Les spécialistes de la désinformation le rappellent régulièrement : plus une administration tarde à produire une information claire, plus les fausses informations gagnent en crédibilité. Car le véritable secret d’État n’est peut-être plus dans les dossiers estampillés « confidentiel ». Il réside dans cette énigme nationale : pourquoi les documents les plus sensibles semblent-ils voyager plus vite que les décisions destinées à améliorer le quotidien des citoyens ? Ce n’est pas seulement une question de technologie. C’est une question de confiance », explique Alexis Elanga, exécutive manager dans un cabinet de communication digitale.
Inverse
Il faut pourtant distinguer les genres. Le secret est indispensable lorsqu’il protège une opération militaire, une enquête judiciaire ou une négociation diplomatique. Personne de sérieux ne demande qu’un plan de sécurité nationale soit publié sur la place publique. Mais tout cacher finit par produire l’effet inverse : le citoyen soupçonne que tout est caché… même ce qui pourrait être expliqué.
« La République devient alors une immense salle d’attente où chacun guette la prochaine fuite comme on attend le prochain épisode d’une série. Les communiqués officiels ressemblent parfois à des séances de rattrapage. Les captures d’écran, elles, tiennent lieu de pièces à conviction. Sauf qu’un secret partagé par trois personnes est déjà un secret en liberté. Au Cameroun, il semble parfois qu’un document confidentiel soit surtout un document qui n’a pas encore trouvé son groupe WhatsApp », postule Bertin Alogo Messi, ancien fonctionnaire.
Embarras
Le plus grave n’est pas que les murs aient des oreilles. Les murs en ont toujours eu. Le plus grave est que les citoyens finissent par ne plus savoir à qui prêter l’oreille. Entre les demi-vérités, les intox et les démentis tardifs, c’est la crédibilité de la parole publique qui se retrouve en fuite. Et lorsqu’une République doit poursuivre ses propres secrets à travers les réseaux sociaux, ce ne sont plus seulement les documents qui s’échappent. C’est aussi, doucement, l’autorité de l’État qui prend la clé des champs.
Jean-René Meva’a Amougou


