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Incertitude au Cameroun : le président Paul Biya est encore dehors

À chaque départ du président Paul Biya pour un « court séjour privé » à l’étranger, les mêmes interrogations ressurgissent : rumeurs sur sa santé, spéculations sur une succession imminente, débats sur la transparence institutionnelle. Les Camerounais oscillent entre attente d’informations fiables et lassitude face à un feuilleton devenu routinier.

Paul Biya échangeant avec ses proches sur le tarmac de l’aéroport de Yaoundé-Nsimalen

Sous les bâches fatiguées du marché Mokolo à Yaoundé, les conversations s’animent autour des comptoirs de chaussures. « Chaque fois qu’on dit que Paul Biya est mourant, il revient en héros et reprend ses activités. Alors moi, je ne crois plus à ces histoires », lâche Jean Alvey, en arrangeant les babouches étalées à même le sol. À ses côtés, Ibrahim, jeune motocycliste, nuance : « Ce n’est pas normal qu’on ne sache jamais où il est, ce qu’il fait et pour combien de temps il est parti. Dans un pays sérieux, on informe du moins la population ». Ces voix populaires traduisent une ambivalence : d’un côté, la résilience d’un pouvoir qui déjoue régulièrement les pronostics et de l’autre, une frustration croissante face au mythe qui règne sur les déplacements du Chef de l’État camerounais.

La succession en filigrane
Au quartier universitaire Bonas, la jeunesse s’interroge. « Tout le temps le même sujet. On parle toujours de sa santé, mais jamais de ce qui vient après », confie Tsafo Olivier, étudiant en sciences végétales. Pour lui, « le vrai problème, c’est l’absence de débat sur l’avenir du pays ». Cette inquiétude rejoint celle de nombreux Camerounais qui voient dans chaque absence présidentielle un rappel brutal de la fragilité des institutions face à l’incertitude.

« Depuis plus de deux décennies, les annonces de fin de règne ont été régulièrement démenties par le retour du président. Cette capacité à réapparaître, souvent au moment où ses adversaires le disent fini, nourrit l’image d’un dirigeant insaisissable. Mais elle entretient aussi une communication fondée sur le flou, où l’absence d’informations officielles laisse le champ libre aux spéculations », renchérit le jeune étudiant.

Au-delà des débats sur la santé du président, c’est la question de la transparence institutionnelle qui se pose avec acuité. Dans un contexte marqué par la polarisation politique et les échéances électorales reportées, chaque « court séjour privé » de Paul Biya devient un révélateur des fragilités du système. Comme le résume un jeune militant du RDPC, le parti au pouvoir, rencontré au marché central de Yaoundé : « Tant qu’on ne nous dit rien d’officiel, on invente. Et à chaque fois qu’on invente, c’est le pays qui perd en crédibilité internationale ».

La parole officielle
Dans une récente sortie, le directeur du Cabinet civil de la présidence a rappelé que « le chef de l’État se porte bien et suit normalement les affaires du pays, même lorsqu’il est à l’étranger ». Selon lui, les spéculations relèvent d’une « campagne de désinformation » visant à fragiliser les institutions. Mais cette communication minimaliste, répétée à chaque absence, peine à dissiper les doutes. Elle alimente au contraire un climat où les conjectures prospèrent.

Pour le chercheur en science politique Chahad Mamoudou de l’université de Maroua, « l’opacité autour des déplacements présidentiels est une arme politique. Elle permet de maintenir les adversaires dans l’incertitude et de tester la résilience du système. Mais elle fragilise aussi la confiance des citoyens dans leurs institutions ». Un constat partagé par d’autres penseurs, qui rappellent que dans d’autres démocraties, l’état de santé d’un chef d’État est considéré comme une information d’intérêt public dès lors qu’il peut affecter la gouvernance.

Tom

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