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Le mythe de l’engagement français en Afrique

Le 2 août 2023, la station de radio privée française « Sud Radio » posait la question suivante: « La France doit-elle se désengager de l’Afrique subsaharienne ? » La formulation même de cette interrogation mérite d’être examinée.

Car, pour se désengager, encore faut-il s’être auparavant engagé. Or c’est précisément ce postulat qui est contestable. À quel moment de son histoire la France s’est-elle véritablement engagée en faveur des peuples africains ? Quels sacrifices a-t-elle consentis pour leur développement ? Quels progrès durables leur a-t-elle permis d’accomplir ?
S’engager signifie notamment prendre en charge une cause, assumer des responsabilités et contribuer sincèrement au bien-être de ceux envers qui l’on s’engage. Si tel est le sens du mot, alors il est difficile d’affirmer que la France s’est engagée pour l’Afrique. Durant des décennies, elle a exercé une influence politique, économique, militaire et culturelle considérable sur une grande partie du continent. Pourtant, cette présence n’a pas permis de résoudre les défis fondamentaux auxquels les populations africaines continuent de faire face.

La santé demeure fragile dans de nombreux pays. Les systèmes éducatifs souffrent encore d’un manque de moyens. Les infrastructures restent insuffisantes. L’accès à l’électricité, à l’eau potable et aux soins de qualité demeure un luxe pour des millions d’Africains. Si la France avait réellement fait du développement africain sa priorité, comment expliquer qu’après plus d’un demi-siècle d’indépendance, tant de besoins essentiels restent insatisfaits ?

La question de la sécurité illustre également les limites de cette prétendue solidarité. Pendant des années, la France a justifié sa présence militaire par la lutte contre le terrorisme. Pourtant, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont vu les attaques terroristes se multiplier malgré les opérations militaires successives (Serval, Barkhane, Takouba). Des villages entiers ont été détruits, des milliers de civils et de militaires ont perdu la vie et des millions de personnes ont été déplacées. Comment une présence militaire aussi importante pouvait-elle coexister avec une dégradation continue de la situation sécuritaire ?

Au-delà de la sécurité, une autre question attend une réponse: pourquoi les anciennes colonies africaines exportent-elles encore principalement des matières premières brutes ? Pendant des décennies, les minerais, le cacao, le café, le coton, le bois, le pétrole ou encore l’uranium ont quitté l’Afrique pour être transformés ailleurs, générant l’essentiel de la valeur ajoutée hors du continent. Si la coopération avait réellement été pensée dans un esprit de partenariat, pourquoi le transfert de technologies, le développement industriel et la maîtrise des chaînes de production n’ont-ils jamais constitué une priorité ?

Une coopération équilibrée aurait consisté à former massivement des ingénieurs, à construire des industries locales, à favoriser la recherche scientifique, à développer des centrales électriques, des barrages, des réseaux ferroviaires, des usines de transformation et des entreprises capables de concurrencer celles des pays développés. Or ce modèle n’a jamais véritablement été encouragé. Au contraire, l’Afrique est longtemps restée enfermée dans le rôle de fournisseur de matières premières et de marché de consommation pour les produits manufacturés venus d’Europe.

Le mot « s’engager » signifie aussi prendre des engagements et les respecter. Là encore, le bilan suscite de nombreuses interrogations. Les discours officiels ont souvent évoqué l’amitié, le partenariat, la coopération ou encore le codéveloppement. Mais ces promesses ont-elles produit les résultats attendus ? Les relations franco-africaines ont davantage servi des intérêts stratégiques, économiques et géopolitiques que les aspirations profondes des peuples africains.

Il suffit d’observer l’histoire économique pour comprendre le sentiment qui grandit sur le continent. Pendant des décennies, les richesses africaines ont largement contribué à la prospérité des puissances coloniales. Les ressources naturelles, la main-d’œuvre et les marchés africains ont participé à l’essor industriel européen. Pendant ce temps, des pays africains tels que le Burkina Faso et le Niger demeuraient parmi les plus pauvres de la planète. Cette contradiction nourrit aujourd’hui un profond désir de changement.
En réalité, on pourrait soutenir que c’est moins la France qui a porté l’Afrique que l’inverse. Les ressources africaines ont alimenté des économies étrangères tandis que les populations locales continuaient de vivre dans des conditions souvent précaires. Ce constat explique en partie pourquoi une nouvelle génération d’Africains revendique avec force une souveraineté économique, politique et militaire plus affirmée.

Dès lors, demander si la France doit se désengager de l’Afrique apparaît comme une question mal posée. Ce que réclament de nombreux Africains n’est pas un simple réaménagement des relations anciennes. Ils demandent un changement profond de paradigme. Ils souhaitent construire des partenariats fondés sur le respect mutuel, l’égalité, le transfert de compétences, les investissements productifs et la reconnaissance pleine et entière de leur souveraineté.

Le monde évolue. L’Afrique aussi. Les peuples africains veulent désormais choisir librement leurs partenaires, diversifier leurs coopérations et décider eux-mêmes de leur avenir. Ils ne veulent plus être considérés comme des espaces d’influence ou des réserves de matières premières, mais comme des acteurs à part entière de l’économie mondiale.

L’heure n’est donc plus aux relations de dépendance héritées du passé. Elle est à la responsabilité, à l’autonomie et à la dignité. Les Africains n’attendent pas qu’une puissance étrangère les prenne en charge. Ils demandent simplement qu’on cesse de leur imposer des choix qui ne servent pas leurs intérêts. Ils aspirent à bâtir eux-mêmes leur développement, avec les partenaires qu’ils auront librement choisis et selon les priorités qu’ils auront eux-mêmes définies.

Jean-Claude Djéréké

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