Afrique centrale : le bois veut enfin rester à la maison
Exporter des grumes, importer des meubles : depuis des décennies, l’Afrique centrale laisse filer la valeur de ses forêts.

À chaque départ d’un cargo chargé de grumes depuis Douala, Owendo ou Pointe-Noire, c’est une partie de la richesse de l’Afrique centrale qui prend le large. Le bois quitte les forêts du bassin du Congo à l’état brut, puis revient sur les marchés mondiaux sous forme de meubles, de panneaux, de contreplaqués ou de parquets à forte valeur ajoutée. Entre les deux, les emplois, les technologies et les profits se sont évaporés.
C’est cette mécanique que la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA) entend casser. Réunis le 29 juillet 2026 à Yaoundé, experts sectoriels, représentants des administrations publiques et décideurs régionaux ont lancé les travaux préparatoires d’une étude destinée à accélérer l’industrialisation durable de la filière bois en Afrique centrale.
L’objectif dépasse largement le secteur forestier. Il s’agit de transformer un modèle économique encore largement fondé sur l’exportation de matières premières en une économie capable de produire localement davantage de richesse.
Le défi est immense. Le bassin du Congo constitue le deuxième massif forestier tropical de la planète après l’Amazonie. Il couvre près de 220 millions d’hectares de forêts et s’étend sur six pays : le Cameroun, le Congo, le Gabon, la Guinée équatoriale, la République centrafricaine et la République démocratique du Congo. Il représente près de 6 % des forêts mondiales et stocke des dizaines de milliards de tonnes de carbone, ce qui en fait un acteur majeur de la lutte contre le changement climatique.
Pourtant, cette richesse naturelle profite encore insuffisamment aux économies locales. Dans plusieurs pays de la sous-région, une part importante des exportations concerne toujours des grumes ou des produits faiblement transformés. Les industries à forte valeur ajoutée demeurent limitées, tandis que les produits finis sont souvent importés à des coûts élevés.
Depuis plusieurs années, certains États tentent d’inverser la tendance. Le Gabon a marqué les esprits en interdisant l’exportation des grumes dès 2010, favorisant l’implantation de nombreuses unités industrielles de transformation. Le Cameroun, le Congo et d’autres pays multiplient également les réformes pour encourager la transformation locale, sans que les résultats atteignent encore les ambitions affichées.
Selon les spécialistes, le véritable verrou est moins forestier qu’industriel. L’accès irrégulier à l’électricité, les coûts élevés du transport, la faiblesse des infrastructures logistiques, les difficultés de financement des PME et le manque de main-d’œuvre spécialisée limitent encore la compétitivité des entreprises locales face aux grands acteurs internationaux.
Pour Jean-Paul Adam, directeur de la Division Technologie, Changement climatique, Gestion des ressources naturelles à la CEA, la transformation locale constitue désormais une nécessité économique. « La richesse des ressources naturelles ne suffit plus. Les pays africains doivent construire des chaînes de valeurs capables de créer des emplois industriels, d’accroître les exportations de produits transformés et de renforcer leur résilience économique », souligne régulièrement l’économiste de la CEA.
L’étude en préparation devra ainsi identifier les freins réglementaires, techniques et financiers qui empêchent l’émergence d’une véritable industrie régionale du bois. Elle devra également proposer des mécanismes favorisant le commerce intra-africain, encore largement sous-exploité malgré les opportunités offertes par la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf).
Mais industrialiser ne signifie pas produire à n’importe quel prix. Le bassin du Congo demeure l’un des principaux puits de carbone de la planète. Toute stratégie devra donc conjuguer compétitivité industrielle et gestion durable des ressources forestières, grâce à une exploitation contrôlée, une meilleure traçabilité des bois et une lutte renforcée contre les filières illégales.
La réunion de Yaoundé ouvre ainsi un débat qui dépasse largement la filière bois. Elle pose une question fondamentale aux économies d’Afrique centrale : continuer à exporter des ressources brutes ou bâtir enfin une industrie capable de retenir sur le continent les emplois, les compétences et la valeur créée par ses immenses richesses naturelles. Le bois pourrait bien devenir le laboratoire de cette nouvelle ambition industrielle.
Jean -René Meva’a Amougou
Nos forêts, leurs usines
Il y a quelque chose d’absurde dans cette vieille habitude africaine. Des forêts parmi les plus riches de la planète. Des essences rares que le monde s’arrache. Et, au bout de la chaîne, des bateaux chargés de grumes quittent les ports du bassin du Congo pendant que les usines locales tournent au ralenti. Le bois part, la valeur ajoutée aussi. Les emplois suivent le même chemin.
L’Afrique centrale exporte encore trop souvent des troncs et importe des meubles, des panneaux, des parquets, des produits finis. Un aller simple pour la richesse. Un retour en facture salée. La mondialisation adore ce scénario : l’arbre pousse ici, les bénéfices fleurissent ailleurs.
La réunion organisée les 29 et 30 juillet dernier à Yaoundé par la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique n’est donc pas un simple atelier de plus, destiné à remplir des classeurs administratifs. Elle pose une question politique fondamentale : combien de temps encore la région acceptera-t-elle d’être une carrière forestière plutôt qu’une puissance industrielle ?
Transformer localement le bois n’est pas un slogan écologique. C’est une stratégie économique. Chaque planche sciée, chaque meuble fabriqué, chaque panneau produit sur place représente davantage de revenus, davantage d’emplois qualifiés, davantage de recettes fiscales et davantage de savoir-faire. Bref, davantage de souveraineté.
Mais le défi dépasse largement les discours. Industrialiser suppose de l’électricité fiable, des routes praticables, des financements accessibles, une fiscalité cohérente et une formation adaptée. Sans ces fondations, les appels à la transformation locale resteront de nobles intentions gravées dans les communiqués finaux.
L’autre piège serait de croire que transformer davantage signifie couper davantage. Le bassin du Congo n’est pas seulement une réserve de bois ; il est un régulateur climatique mondial. L’industrialisation ne sera crédible que si elle s’appuie sur une exploitation durable, une traçabilité rigoureuse et une lutte sans concession contre les filières illégales qui pillent les forêts autant qu’elles vident les caisses publiques.
L’Afrique centrale arrive à un carrefour. Continuer à vendre des grumes, c’est accepter une économie de dépendance où la richesse s’évapore avant même d’avoir créé un emploi. Miser sur la transformation locale, c’est choisir une industrie qui donne enfin des racines à la valeur ajoutée.
Le véritable défi n’est plus de savoir si la région possède du bois. Le monde entier connaît la réponse. La seule question qui compte désormais est de savoir si elle aura enfin le courage politique de garder chez elle ce que ses forêts produisent de plus précieux : la richesse.


