
Le bassin du Congo constitue le deuxième massif forestier tropical de la planète. Pourtant, cette richesse naturelle profite encore insuffisamment aux économies de la région.

À l’occasion de la réunion de cadrage de l’étude sur l’industrialisation durable de la filière bois en Afrique centrale, organisée à Yaoundé, Adama Ekberg Coulibaly, économiste à la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA), revient sur les ambitions de cette étude, les défis à relever et les leviers permettant de transformer durablement le bois en moteur d’industrialisation régionale.
Pourquoi la CEA lance-t-elle aujourd’hui une étude consacrée à l’industrialisation durable de la filière bois en Afrique centrale ?
Parce que nous sommes arrivés à un moment charnière. L’Afrique centrale possède un patrimoine forestier exceptionnel qui représente près de 30 % des forêts tropicales mondiales. Cette forêt joue un rôle écologique majeur, mais elle doit également devenir un véritable levier de développement économique.
Pendant plusieurs décennies, le modèle dominant a consisté à exporter des grumes ou des produits faiblement transformés. Ce modèle a certes généré des recettes fiscales, mais il a surtout permis à d’autres régions du monde de créer les emplois industriels, les technologies et la valeur ajoutée.
Aujourd’hui, les États de la région souhaitent franchir une nouvelle étape. L’objectif est d’industrialiser durablement la filière bois afin que les richesses forestières créent davantage d’emplois locaux, soutiennent la diversification économique et renforcent l’intégration régionale. Cette étude doit précisément fournir les bases techniques, économiques et stratégiques permettant d’y parvenir.
Beaucoup parlent de transformation locale depuis des années. Pourquoi les résultats restent-ils limités ?
Il existe plusieurs raisons. La première est le déficit d’investissements industriels. Installer des unités modernes de sciage, de déroulage, de fabrication de panneaux ou de meubles nécessite des capitaux importants.
Ensuite, plusieurs pays souffrent encore d’un coût élevé de l’énergie, de difficultés logistiques, d’infrastructures insuffisantes et d’un accès limité au financement industriel. Il existe également des contraintes liées à la qualification de la main-d’œuvre, à l’innovation technologique et aux normes internationales.
Enfin, les marchés nationaux demeurent relativement étroits. C’est pourquoi nous insistons fortement sur une approche régionale. Les six pays de la CEMAC ainsi que les autres États de la CEEAC disposent ensemble d’un marché suffisamment vaste pour soutenir une véritable industrie du bois compétitive.
Plusieurs pays ont interdit l’exportation des grumes. Est-ce la bonne stratégie ?
Cette décision répond à une logique économique parfaitement compréhensible. Exporter un arbre brut revient finalement à exporter une partie importante de la valeur ajoutée. Cependant, une interdiction ne produit des effets positifs que si elle s’accompagne d’un véritable environnement industriel.
Autrement dit, il faut simultanément développer les infrastructures, sécuriser l’électricité, améliorer les transports, faciliter le financement, attirer les investisseurs et renforcer les compétences.
Sans cela, une interdiction peut parfois créer des difficultés temporaires pour les entreprises sans produire immédiatement les bénéfices attendus. L’industrialisation est un processus complet ; elle ne peut pas reposer uniquement sur une mesure réglementaire.
Quel rôle l’intégration régionale peut-elle jouer ?
Elle est absolument déterminante. Aucun pays ne pourra, à lui seul, développer toute la chaîne de valeur du bois. Certains disposent d’importantes ressources forestières, d’autres possèdent des ports performants, d’autres encore disposent d’une base industrielle plus développée ou d’un savoir-faire particulier. L’intégration régionale permet justement de répartir les spécialisations, de fluidifier les échanges et de créer des économies d’échelle.
La Zone de libre-échange continentale africaine constitue également une formidable opportunité pour faire émerger une industrie régionale capable de conquérir les marchés africains avant de viser les marchés internationaux.
Peut-on concilier exploitation économique et protection de la forêt ?
Non seulement c’est possible, mais c’est indispensable. Nous parlons d’industrialisation durable, pas d’exploitation intensive. Le bassin du Congo constitue un patrimoine mondial. Il joue un rôle majeur dans la régulation climatique, la biodiversité et les moyens de subsistance de millions de personnes. La création de valeur ne doit jamais compromettre cette richesse.
Au contraire, une forêt bien gérée, certifiée, exploitée de manière responsable et transformée localement génère davantage de revenus avec moins de pression sur la ressource.
L’objectif est précisément de produire plus de richesse à partir d’un volume de bois mieux valorisé.
Quelles filières présentent aujourd’hui le plus fort potentiel ?
Le potentiel dépasse largement le simple sciage. Nous pensons notamment aux panneaux, au contreplaqué, au placage, aux meubles, aux éléments de construction, aux charpentes industrielles, aux maisons préfabriquées, aux emballages, aux parquets, mais également à la valorisation énergétique des résidus de bois.
Les déchets issus des scieries peuvent alimenter des centrales biomasse ou être transformés en briquettes énergétiques. Nous devons également développer une véritable industrie du design, de l’architecture bois et des matériaux biosourcés.
Le champ des possibilités est considérable.
Comment attirer davantage d’investissements privés ?
Les investisseurs recherchent avant tout la stabilité et la visibilité. Ils ont besoin d’un cadre réglementaire clair, d’une fiscalité cohérente, de procédures simplifiées et d’infrastructures fiables. Les zones économiques spéciales peuvent constituer un levier très efficace si elles offrent un environnement compétitif.
Il faut également renforcer les partenariats entre les banques de développement, les institutions régionales, les gouvernements et le secteur privé. L’industrie du bois demande des investissements de long terme.
Les PME locales ont-elles leur place dans cette stratégie ?
Absolument. L’industrialisation ne doit pas bénéficier uniquement aux grands groupes. Les petites et moyennes entreprises représentent une composante essentielle de la transformation locale. Elles interviennent dans le sciage, la seconde transformation, la menuiserie, la fabrication de meubles, l’artisanat ou encore les services industriels. Notre ambition est justement de favoriser leur montée en gamme grâce à la formation, au financement, à la normalisation et à l’accès aux marchés.
Quel rôle la jeunesse africaine peut-elle jouer ?
Un rôle central. L’industrie du bois moderne mobilise aujourd’hui des métiers très variés. Nous avons besoin d’ingénieurs, de techniciens forestiers, de spécialistes de la robotique, de logisticiens, de designers, d’architectes, de spécialistes du numérique, de financiers et de chercheurs. Cette transformation industrielle représente une formidable opportunité de création d’emplois qualifiés pour une jeunesse dont le potentiel est immense. Former cette nouvelle génération constitue un investissement stratégique.
Que va concrètement produire l’étude lancée à Yaoundé ?
Cette étude ne sera pas un simple document académique. Elle doit déboucher sur une véritable feuille de route régionale.
Nous allons analyser les chaînes de valeurs existantes, identifier les obstacles, cartographier les opportunités industrielles, évaluer les besoins en infrastructures, en financement, en compétences et proposer des scénarios réalistes d’industrialisation.
Nous voulons également identifier les secteurs prioritaires, les mécanismes de coopération entre les États et les investissements structurants nécessaires. L’ensemble reposera sur une démarche participative associant gouvernements, secteur privé, institutions financières, communautés économiques régionales, centres de recherche et partenaires techniques.
Quel message souhaitez-vous adresser aux décideurs de la région ?
L’Afrique centrale dispose d’un avantage comparatif exceptionnel que beaucoup de régions du monde nous envient. La question n’est plus de savoir si nous possédons les ressources. La véritable question est de savoir comment transformer cette richesse naturelle en prospérité durable. Le bois ne doit plus être considéré comme une simple matière première d’exportation. Il doit devenir le socle d’une politique industrielle ambitieuse, créatrice d’emplois, d’innovation, de recettes fiscales et de compétitivité. Nous avons aujourd’hui l’occasion d’écrire une nouvelle page de l’histoire économique de l’Afrique centrale.
Si nous savons conjuguer intégration régionale, gouvernance, investissements et durabilité, le bassin du Congo pourra devenir non seulement le poumon vert de la planète, mais aussi l’un des principaux moteurs de l’industrialisation africaine.
Propos recueillis par JRMA


