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Pas encore indépendants

La lutte menée par Félix Houphouët-Boigny, Mathieu Ekra, Philippe Yacé, Victor Biaka Boda, Bernard Dadié, Lamad Camara, Moussa Soumahoro, Sékou Traoré, Jean-Baptiste Mockey, Marie Koré, Anne-Marie Essy Raggi et tant d’autres a permis d’obtenir des avancées considérables, notamment la fin du travail forcé et la disparition progressive de certaines formes de domination coloniale. Ces hommes et ces femmes ont pris des risques pour que les générations suivantes puissent vivre libres et dignes. Mais peut-on honnêtement affirmer que leur combat a débouché sur une indépendance pleine et entière ?

Depuis le 7 août 1960, la Côte d’Ivoire a certes un drapeau, un hymne, des institutions et des dirigeants nationaux. Mais elle a longtemps conservé, sous des formes nouvelles, plusieurs instruments de dépendance hérités de la période coloniale. Le franc CFA en est l’un des symboles les plus discutés. La monnaie n’est pas seulement un moyen de paiement. Elle est aussi un instrument de souveraineté économique et politique.

À cette question monétaire s’ajoute celle de la présence militaire française. Tant qu’une puissance étrangère dispose de moyens militaires importants sur le territoire d’un État africain et conserve la capacité d’intervenir dans ses affaires, il est légitime de s’interroger sur la portée réelle de l’indépendance proclamée. L’histoire récente de la Côte d’Ivoire a malheureusement montré que les rapports entre Paris et Abidjan n’ont pas toujours été ceux qui devraient exister entre deux États pleinement souverains.
Les événements de novembre 2004, avec la destruction d’avions militaires ivoiriens, les affrontements et la mort d’une soixantaine de jeunes devant l’hôtel Ivoire, puis les événements de 2011, ont laissé des blessures profondes dans la mémoire collective. Le bombardement de la résidence présidentielle, les mesures qui ont affecté le fonctionnement des banques et l’approvisionnement en médicaments, ainsi que la crise politique et militaire de 2010-2011 constituent autant d’événements qui doivent continuer à être étudiés avec rigueur par les historiens. Une nation indépendante ne peut accepter que son destin soit déterminé, directement ou indirectement, par une puissance étrangère.

L’indépendance véritable exige également que nous reprenions le contrôle de notre économie. Un pays qui exporte ses matières premières et importe ensuite des produits transformés à prix élevé demeure dans une situation de dépendance. Un pays qui laisse des entreprises étrangères exploiter ses ressources sans développer suffisamment ses propres capacités industrielles reste vulnérable. Un pays qui produit du cacao, du café, du pétrole, de l’or ou d’autres richesses, mais dont une grande partie de la valeur ajoutée est créée ailleurs, doit se demander si son indépendance économique est réelle.

Il n’est écrit nulle part que les Africains sont condamnés à être éternellement dépendants. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont entrepris, chacun à sa manière et avec des résultats qui devront être évalués avec le temps, de redéfinir leurs relations avec la France et de revendiquer davantage de souveraineté. Avant eux, d’autres peuples ont démontré qu’il est possible de sortir de la dépendance. La Corée du Sud, Singapour, Hong Kong, Taïwan et le Vietnam, malgré leurs histoires différentes, montrent qu’un pays peut transformer profondément son économie et sa société lorsqu’il se donne des objectifs clairs et mobilise ses ressources humaines.

Nous devons donc méditer cette réflexion d’Ebénézer Njoh-Mouellé que l’on trouve dans son ouvrage culte: « De la médiocrité à l’excellence». Nous devons aussi nous rappeler cette phrase de Jean-Paul Sartre: « L’important n’est pas ce qu’on a fait de moi, mais ce que je fais moi-même de ce qu’on a fait de moi. » Notre histoire a été marquée par la colonisation, l’exploitation et les ingérences étrangères. Mais nous ne pouvons pas éternellement utiliser notre passé comme excuse pour expliquer nos échecs présents. À un moment donné, nous devons prendre nos responsabilités.

C’est peut-être là que se trouve notre plus grande faiblesse. Lorsque les révolutionnaires français prirent la Bastille en 1789, beaucoup d’entre eux savaient qu’ils pouvaient y laisser leur vie. Ils ne se battaient pas seulement pour obtenir un avantage personnel immédiat. Ils voulaient transformer leur société et ouvrir une autre perspective à leurs enfants et à leurs petits-enfants. L’indépendance véritable exige cette capacité à regarder plus loin que soi-même. Chez nous, trop souvent, avant de participer à une manifestation, une grève, un boycott ou toute autre action collective, nous nous demandons: qu’est-ce que cela va me rapporter immédiatement ? Si la réponse est « rien », nous préférons rester à l’écart. Nous voulons le changement, mais sans en payer le prix. Nous sommes contre l’injustice, mais nous hésitons lorsqu’il faut prendre position. Nous souhaitons une société meilleure, mais nous voudrions que d’autres prennent les risques nécessaires pour la construire.

Nous avons ainsi parfois du mal à voir au-delà du présent, au-delà de notre intérêt immédiat, au-delà du « ventre que nous ne pourrons jamais remplir ». Or aucune transformation historique profonde ne s’est accomplie sans sacrifices. Les droits dont nous jouissons aujourd’hui ont été conquis par des hommes et des femmes qui ont accepté de perdre leur confort, leur liberté et parfois leur vie.

La peur de la mort est un autre puissant frein. Pourtant, où la mort ne frappe-t-elle pas ? Elle peut nous surprendre au champ, dans notre lit, sous notre douche, devant notre télévision, sur un terrain de sport ou dans un lieu de culte. La grande faucheuse ne choisit pas uniquement ceux qui se lèvent pour défendre la dignité humaine. Elle peut frapper partout et à tout moment. Cela ne signifie évidemment pas qu’il faut rechercher la mort. Cela signifie simplement qu’une société qui veut changer doit apprendre à ne pas laisser la peur gouverner toutes ses décisions. La vraie indépendance ne sera pas offerte gratuitement. Elle devra être conquise par la conscience, le courage, le travail, l’organisation, la solidarité et la volonté de placer l’intérêt général au-dessus des intérêts particuliers.

Le 7 août devrait donc être plus qu’une journée de cérémonies, de défilés et de discours. Il devrait être l’occasion de nous interroger sur le sens même de notre indépendance. Sommes-nous réellement maîtres de notre destin ? Avons-nous construit une économie capable de répondre à nos besoins ? Contrôlons-nous suffisamment nos ressources ? Sommes-nous capables de prendre des décisions qui déplaisent aux puissances étrangères lorsqu’elles ne correspondent pas à nos intérêts ?
Tant que nous ne pourrons pas répondre clairement à ces questions, nous devrons avoir l’humilité de reconnaître que notre indépendance reste inachevée. Car obtenir le départ du colonisateur n’est qu’une étape. La véritable indépendance commence lorsque le peuple cesse d’attendre que d’autres pensent, décident et agissent à sa place. Elle commence lorsque nous acceptons enfin de devenir responsables de notre propre histoire.

Jean-Claude Djéréké

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