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Libre circulation en Afrique : le Tchad donne un coup de canif aux visas

Le Tchad veut faire sauter un verrou qui empoisonne depuis longtemps les rêves d’intégration africaine : celui du visa. À partir du 1er janvier 2027, les ressortissants africains pourront entrer sur son territoire sans visa.

Derrière cette annonce de N’Djamena, il y a plus qu’une facilité de voyage : un signal adressé à une Afrique centrale où les frontières restent souvent plus efficaces pour séparer les peuples que pour fluidifier les échanges.
L’Afrique centrale devrait être la première bénéficiaire de cette audace. Camerounais, Centrafricains, Congolais, Gabonais ou Équato-Guinéens connaissent les coûts invisibles des frontières : un voyage d’affaires qui s’éternise, un investisseur découragé, un étudiant immobilisé, une famille séparée par une formalité. Chaque visa supprimé est un délai en moins, une dépense évitée, une rencontre rendue possible.

Le symbole est d’autant plus fort que le Congo a annoncé une mesure similaire pour la même échéance. Deux États de la sous-région décident presque simultanément de desserrer l’étau. Dans un espace où l’intégration est abondamment célébrée dans les sommets mais timidement pratiquée aux postes-frontières, ce n’est pas anodin.

La CEMAC, justement, vit avec un paradoxe devenu chronique. Les marchandises circulent difficilement. Les transporteurs patientent pendant des heures. Les citoyens, eux, découvrent parfois que la libre circulation existe davantage dans les communiqués officiels que dans leur passeport. À force de proclamer l’intégration sans la rendre tangible, les institutions régionales ont fini par fabriquer une étrange spécialité : l’union sur papier.

Le Tchad rappelle une évidence oubliée : l’intégration ne commence pas dans les salles de conférence, mais aux barrières douanières. Lorsqu’un entrepreneur peut franchir une frontière sans transformer son agenda en parcours du combattant, c’est toute une économie qui respire.

Reste que supprimer un visa ne supprime pas les contrôles, ni les défis sécuritaires. Le Sahel demeure sous tension, les trafics prospèrent et les groupes armés ignorent les frontières bien mieux que les voyageurs honnêtes. L’ouverture devra donc s’accompagner d’une coopération renforcée entre services de sécurité, d’un partage efficace des renseignements et d’outils numériques fiables. La libre circulation n’est durable que si elle inspire confiance.

Le véritable enjeu dépasse pourtant le tourisme. Il concerne le commerce, les investissements, les universités, les start-up, les industries culturelles et cette jeunesse africaine qui rêve davantage de mobilité que d’émigration. Voyager plus facilement sur son propre continent devrait relever de la normalité, pas de l’exception. Les chiffres rappellent d’ailleurs l’ampleur du chemin restant : en 2025, à peine 28,2 % des déplacements intra-africains étaient possibles sans visa. Autrement dit, l’Africain reste souvent un étranger… en Afrique.

Le Tchad ne révolutionnera pas, à lui seul, la géographie politique du continent. Mais il lance un défi silencieux à ses voisins : continuer à célébrer l’intégration dans les discours ou accepter enfin de la pratiquer. En Afrique centrale, la prochaine bataille ne se jouera peut-être ni dans les palais présidentiels ni dans les sièges des organisations régionales. Elle commencera au guichet où, un jour, le mot « visa » cessera simplement d’être prononcé.

Jean-René Meva’a Amougou

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