Queen Eteme : « Je ne peux pas m’arrêter de travailler parce que mon pays a besoin de moi»

L’artiste-musicienne camerounaise présente le sens de son engagement social et aussi les grandes figures ont marqué son existence depuis la tendre enfance. Elle s’exprime librement dans cette interview exclusive accordée à Journal intégration.

Quand je me suis engagée dans la culture, je me suis toujours dit que ma mission est que partout où l’Afrique peut réunir et que je peux apporter quelque chose, je vais le faire. En vérité, ce n’est pas la première fois que je suis directrice artistique. Je me prête à cet exercice par la force des choses parce que chez nous en Afrique centrale, les gens n’ont pas encore compris que tant que la culture ne sera pas au cœur de tous les événements, le développement économique ne pourra pas décoller. Moi, j’ai eu la grâce de vivre pendant des années en Afrique de l’Ouest. Au Bénin, il n’y a pas de pétrole, il n’y a rien, il n’y a que la culture. C’est vrai, on m’a dit qu’à Abidjan il y a le cacao-café, mais ce n’est pas le cacao-café qui donne sa force au PIB ivoirien, c’est la culture.
D’ailleurs, en Côte d’Ivoire, le ministère de la Culture est associé au ministère de la Francophonie et au ministère du Tourisme. C’est pour vous dire à quel point la culture a de l’importance.
D’ailleurs, nous avons notre maman Werewere Liking, qui a créé le village Ki-Yi M’Bock. Et ce village Ki-Yi M’Bock a révélé des artistes de renommée internationale, comme King Mensah aujourd’hui, et bien d’autres, et continue de dispenser le savoir. Cette femme a été professeure à l’université Houphouët-Boigny en raison de son bagage, de son expérience et de son expertise. Parce qu’elle ne fait pas seulement de la danse ou de la musique, elle est multidimensionnelle: elle écrit des livres, elle porte le patrimoine de l’Afrique. Donc, je me suis dit que je dois le faire. D’abord parce que je viens d’une institution nommée Manu Dibango, qui est lui aussi un homme aux multiples casquettes. On a vu mon père quitter la musique, par exemple, pour aller faire de la télévision. Il a été sur FR3, il a dirigé des émissions. Ensuite, il est allé remplacer M. Gilles Sala à la tête de la « bibliothèque » d’Africa N°1, à travers son émission La Maraboutique, pour faire revivre les artistes et les œuvres d’antan. Donc c’est une fibre, c’est un ADN, c’est un héritage. Pour moi, c’est ça, la dimension de l’artiste : au-delà de créer des œuvres de l’esprit pour divertir, au-delà de porter des messages pour conscientiser et sensibiliser nos concitoyens sur les maux qui minent notre société, il s’agit d’être aux côtés des plus vulnérables.
Je dirais que ma carrière tourne autour de quatre axes. Il y a d’abord la musique, parce que c’est elle qui m’a donné c’est ma carte de visite, mais elle m’a aussi très vite amenée à m’engager dans la société civile, auprès des femmes. Cette participation à la FOTAC n’est qu’une énième étape. Cela fait déjà 22 ans que j’ai un ancrage dans la société civile, à promouvoir le leadership féminin et jeunes, l’entrepreneuriat des jeunes et des femmes. Donc, ces plateformes, j’ai l’habitude d’y aller et je ne peux pas m’y soustraire quand il s’agit de mon pays. C’est vrai que, chaque année, maman Nlate me disait de venir, mais vous savez que, vu mon emploi du temps, je n’étais jamais disponible. L’année dernière, j’étais simplement allée voir, à Kyé-Ossi, comment cela se passait et j’ai vu que je pouvais apporter une valeur ajoutée à cet événement en remettant l’accent sur le volet culturel; quand on parle d’intégration sous-régionale, l’intégration est d’abord culturelle. La culture est le socle de la réconciliation des peuples. Par la culture, on peut éviter bien des conflits. Qu’est-ce qui pousse les gens à faire la guerre ? C’est le manque de célébration. Vous avez vu que, quand on organise les Awards, quand on fait des concerts, cela casse les barrières sociales. La culture est vraiment importante. Pour moi, il était important de le signifier, de montrer qu’avec peu de moyens, mais une expertise et une compétence réelles, on peut profiter de ces plateformes pour mettre notre culture en exergue, et aussi la partager avec les autres peuples ici représentés.
Kween Eteme, nous sommes au soir de la 17ᵉ édition de la FOTRAC. Quel bilan pour la directrice artistique que vous êtes?
D’abord, soulignons que cette 17ᵉ édition est la première à Yaoundé, et nous nous sommes très vite rendu compte qu’on n’aurait pas pu transposer la FOTRAC de Kyé-Ossi ici sans faire de lien, car les réalités ne sont pas les mêmes. On ne peut pas avoir les mêmes paradigmes ici, même si c’est vrai que la FOTRAC a 16 ans ailleurs, mais Yaoundé, c’est Yaoundé. C’est la ville des institutions, où les choses vont très vite et sont plus coûteuses; ça joue donc sur le budget. Je ne sais pas si c’est un concours de circonstances, mais nous avons été confrontés au manque de budget lié à la crise. Nous avons eu, par exemple, des partenaires qui n’ont pas pu nous accompagner. Mais cela n’a pas empêché Mme Danielle Nlate, promotrice de la FOTRAC et présidente fondatrice du REFAC (Réseau des femmes actives de la CEMAC), d’aller puiser au fond d’elle-même. Là, c’est l’expérience qui a parlé, c’est la maturité; parce que, si cela avait été quelqu’un d’autre, il aurait jeté l’éponge, tant c’était difficile, tant il y avait de difficultés. Nous rendons grâce à Dieu, parce que c’est un miracle que nous soyons arrivés jusqu’au bout, par la foi et la volonté.
C’est pour cela que, dès le premier jour, j’ai pris l’option de me dire: restons concentrés. Les gens viennent à Yaoundé pour la première fois, il faut absolument leur montrer ce que le Cameroun est prêt à leur offrir pas seulement en termes de tourisme ou de culture. Les panels étaient vraiment riches, c’était vraiment bien. Aujourd’hui, si je peux dresser le bilan: je tire mon chapeau à la présidente, Mme Nlate. Je tire mon chapeau à toutes ces femmes qui ont bravé tous les risques en quittant le Gabon, le Congo, par la route vous savez à quel point c’est difficile. Elles sont malgré tout arrivées et elles ont tenu bon. Je sais aussi qu’il y a eu des mécontentements. Vous savez, quand les gens viennent dans une foire, ils veulent aussi vendre et faire des affaires. Quand cela ne fonctionne pas, il y a des insatisfactions. C’est l’occasion pour moi d’attirer l’attention de nos institutions. Comment voulez-vous qu’on organise les événements les uns sur les autres? Nous avions choisi notre période, nous avons laissé Promote (Salon international de l’entreprise, de la PME et du partenariat) se tenir, nous avons laissé le Sago (Salon de l’action gouvernementale) se tenir, et on ne comprend pas que le SIARC (Salon international de l’artisanat du Cameroun) et d’autres événements se tiennent en même temps que la FOTRAC. Comment voulez-vous que ça marche, quand les exposants sont désormais tiraillés entre tous ces événements comme des toiles d’araignée? J’exhorte donc et j’encourage les institutions à harmoniser les calendriers des événements pour qu’ils se soutiennent les uns les autres. Car, à force de se concurrencer ainsi, le résultat escompté n’est finalement pas au rendez-vous. Or, tout cela contribue au rayonnement du Cameroun.
Queen Eteme, il y a quand même eu des satisfactions. On vous a entendu tout à l’heure célébrer la soirée du Tchad. Qu’est-ce qui a marché ?
Il y a eu de très belles choses. Moi, en tant que directrice artistique, sur le plan culturel, j’ai honnêtement été poussée dans mes derniers retranchements pour aller chercher de la ressource. Je suis donc allée à l’IFCPA (Institut de formation et de conservation du patrimoine audiovisuel), à Ekounou. Au départ, j’y étais allée simplement en tant qu’auditrice, étudiante, pour une master-class sur la voix, son emploi de la voix, etc. Et je ne savais pas que j’allais y dénicher des pépites. J’ai su là-bas qu’il y avait un club de danse d’ailleurs, ce sont eux qui font tous les papiers et me permettent de communiquer tous les jours, parce qu’ils sont sur le terrain, ils font un résumé, ils rédigent les papiers sur tout ce qui se passe. Tout ce que vous voyez dans les groupes, sous ma direction, c’est eux. Même avec de simples téléphones, ils arrivent à monter les papiers, pour qu’au moins il y ait un écho et que les gens sachent ce qui se passe. Je suis donc allée dans les QG des communautés, du Gabon, de Centrafrique. Le jour de la cérémonie officielle, j’étais obligée de faire avec ce qu’il y avait, de revoir la structuration de la cérémonie d’ouverture. Parce qu’en difficulté budgétaire, nous ne pouvions plus faire venir les personnes que nous voulions au départ. Mais cela ne nous a pas empêchés de repenser et de réorganiser rapidement. Les jeunes ont été extraordinaires, comme vous l’avez vu. D’ailleurs, je suis même allée chercher les plus petits, vous les avez vus. Et puis nos jumeaux, nos mascottes, qui ont interprété l’hymne au balafon. Parfois la difficulté vous pousse à penser autrement. C’était très bien et les Tchadiens nous ont offert une soirée extraordinaire.
Pouvez-vous nous parler de cette soirée en quelques mots?
C’est une soirée qui m’a marquée parce qu’au début, quand je suis arrivée avec mon idée de la cérémonie officielle, je voyais les choses en grandeur nature. Je voyais vraiment une parade et beaucoup ne comprenaient pas, parmi lesquels les ressortissants tchadiens. Ils ne venaient pas aux répétitions. Lorsqu’ils ont vu la cérémonie d’ouverture, ils ont commencé à comprendre parce que le puzzle s’était assemblé. Ils ont alors voulu s’intégrer. Je leur ai dit non, parce que je suis une femme très rigoureuse, et quand je veux un résultat, je ne veux pas que la chose parte de travers. Mais ce que j’ai aimé chez ces Tchadiens, c’est leur humilité et leur honnêteté intellectuelle. Parce que, pendant cette soirée, non seulement ils m’ont honorée avec la présidente, mais ils ont reconnu eux-mêmes que tout ce que je leur avais demandé de faire, ils n’avaient pas compris que c’était en fait bénéfique pour eux. Et pour relever le défi, ils ont organisé une soirée tchadienne. Ils ont fait venir toutes leurs autorités, l’ambassade, de nombreuses personnalités. Ils ont invité toutes les nationalités. Pour moi, cela reste la meilleure soirée de la FOTRAC, Quand on parle d’intégration ça ressemble à cela. Ils ont fait venir leurs artistes, ils les ont mêlés à d’autres artistes, ils ont fait appel à toutes les communautés. C’était très beau. Cela nous inspire pour les prochaines éditions à aller toujours plus loin pour exprimer et renforcer l’âme de la FOTRAC. C’est aller au plus près des communautés pour vraiment tirer ce qu’il y a d’important, et qui peut permettre que cette intégration soit réelle.
Alors, en regardant vers la prochaine édition, qu’est-ce qu’il faut améliorer pour que les prochaines éditions montent en gamme ?
Si on reste à Yaoundé, il faut d’abord poser cette réalité sur la table: Yaoundé est une ville très difficile pour les événements. Cela veut dire que, quand vous envisagez d’organiser un événement à Yaoundé, il faut vraiment faire du forcing, ne rien lâcher. Parce qu’en termes de mobilisation, à Kyé-Ossi, c’est acquis: il suffit de prendre les 16 villages du groupement. Cela fait déjà 1 000 ou 1 500 personnes. Ajouté à cela nos invités. Mais Yaoundé, c’est particulier.

Parce que, d’abord, il y a beaucoup d’événements au même moment, et les gens fonctionnent par réseau. Il est donc important que la FOTRAC travaille sur ses réseaux. Comment allons-nous faire pour mobiliser, afin que l’année prochaine, quand nous arrivons, le lieu soit noir de monde? C’est un aspect tellement important. Parce que, quand vous organisez un événement, s’il n’y a pas de mobilisation, quelle que soit la volonté que vous avez, quelle que soit la beauté de ce que vous avez préparé vous ne pouvez pas faire jouer, par exemple, des artistes devant des chaises vides, les exposants arrivent, ils ne vendent pas, et du coup cela plombe l’ambiance. Pourtant, vous avez vu la qualité des panels, il y a eu de très belles choses. Il faut donc qu’on adopte des approches qui vont nous aider. Peut-être aller vers les universités, les écoles, les grandes écoles, pour créer une émulation, pour mobiliser. Peut-être aller dans les marchés, pour mobiliser le moment venu. Et je me dis : pourquoi pas organiser une journée par thème ? Un thème par jour.
On pourrait, par exemple, avoir une journée des bayam-sellam: on va dans les marchés, on prend les bayam-sellam, on les amène, on met en place les activités qui peuvent les intéresser. Le lendemain, journée des étudiants: on va dans les universités, on propose les thèmes et les activités qui les intéressent. Ensuite, on organise, par exemple, une journée des entrepreneurs. Je pense qu’il faut penser à ajuster le contenu par rapport à la cible. Parce que, désormais, on n’est plus au village. Ici, il y a des congrès, il se passe des choses, on peut aussi aller au musée… Je pense donc qu’en termes de mobilisation, c’est vraiment le talon d’Achille sur lequel nous devons travailler. Ensuite, nous devons trouver des personnes capables de constituer un marché pour ceux qui viennent exposer des personnes qui pourront acheter, pour que les exposants soient à l’aise. Parce qu’il y a des gens qui viennent même de l’extérieur, qui ont acheté des billets d’avion, et cela coûte très cher: c’est la haute saison, le mois d’août. Il faut donc qu’on arrive à pallier ce manque-là: mobilisation, et pouvoir d’achat pour les exposants.
Tout à fait. Alors, on a évoqué tout à l’heure le FESTRA. C’est quoi, le FESTRA?
Le FESTRA, c’est le Festival des traditions africaines. C’est la vision d’une femme, d’une digne fille du Cameroun, de Endinding, qui n’est autre que ma petite sœur, celle qui me suit. Elle s’appelle Mélanie Schoro Etemé. Cette vision est née il y a 8 ans, elle a débuté comme dans des difficultés Mais aujourd’hui, nous en sommes à la 8ᵉ édition, et cela grandit. Il y a eu un premier déploiement à Genève du 29 au 31 mai dernier. Ils sont à Lausanne, du 30 juillet au 2 août et ensuite, il y a l’étape de Payerne – la ville dans laquelle elle réside, où elle a été élue cette année conseillère communale pour le Parti socialiste. Elle termine à Payerne du 7 au 9 août. Je me suis dit que le FESTRA ne pouvait pas rester seulement en Suisse : il fallait aussi un FESTRA Cameroun. Mais charité bien ordonnée commençant par soi-même, il fallait quand même que Endinding en bénéficie d’abord. Je suis donc allée voir le chef, notre papa, le professeur Guy-Alain Dzimou. Il a accueilli l’idée, ce qui est une très bonne chose, parce que là-bas il ne se passe pas grand-chose, à part le championnat qui a lieu tous les ans. Je pense que, pour les vacanciers, cela pourrait être une très belle plateforme, un rendez-vous touristique, puisque cela tombe le week-end du 15 août. Les gens peuvent partir avec les enfants le vendredi et rentrer le dimanche. Ce qui nous réjouit, c’est qu’il y a des gens qui étaient présents ici, avec qui j’ai échangé, avec qui j’ai créé des liens, qui sont prêts à venir là-bas. Par exemple, plusieurs communautés sont prêtes à reconduire l’expérience parce que c’est toujours une occasion pour nous de faire des échanges culturels.
Et que va-t-il se passer pendant ces deux jours ? Parce que le FESTRA, en Suisse, dure toujours quatre jours.
Oui, parce qu’il y a un jour pour la mise en place, et les trois autres jours pour l’événement lui-même: cela commence le jeudi et se termine le dimanche. Nous, nous ferons vendredi et samedi, les 14 et 15 août, dans une configuration différente. Parce qu’en Suisse, ce sont surtout des entrepreneurs, comme ici, qui viennent exposer leur savoir-faire, le « made in Africa ». La particularité, là-bas, c’est qu’il y a les Africains et les Afrodescendants : les Brésiliens, les pays d’Amérique du Sud, du Maghreb, de l’Afrique subsaharienne.
Nous commençons au Cameroun avec quelques communautés du Cameroun principalement; pour amener le Camerounais à aimer sa culture. Nous nous sommes rendu compte, au fil des années, que le Camerounais n’aime pas assez sa culture, qu’il ne soutient pas ses artistes. Il faut donc créer une émulation, il faut créer un contact pour que les Camerounais apprennent à se retrouver autour de leur culture. Je pense que cela va créer une fibre patriotique, quelque chose qui leur permette d’apprendre à apprécier leur culture. Parce qu’ils aiment bien apprécier ce qui vient de l’extérieur, peut-être parce que nous sommes déconnectés de nos racines, de notre culture. Je pense donc que c’est un défi. Et je pense aussi à nos frères qui sont à Yaoundé.
« Nos jeux, les mvet, les contes du soir au village autour du feu nous avons encore des patriarches qui peuvent nous raconter les mvet et les moralités de ces histoires, puisque c’était la sagesse de nos ancêtres »
Il s’agit donc déjà de ramener nos enfants, de leur apprendre à parler leur langue; d’apprendre aux filles à faire les nattes, à ne pas porter que des perruques ou des extensions il y a tellement de choses. Je pense qu’on peut ramener tout cela; nos mets d’avant, tout ce que les gens ne préparent plus, les cuissons au feu de bois, tant de choses. Combien de jeunes aujourd’hui ne savent même pas allumer un feu de bois ? Il y a tellement de choses. Nos jeux, les mvet, les contes du soir au village autour du feu nous avons encore des patriarches qui peuvent nous raconter les mvet et les moralités de ces histoires, puisque c’était la sagesse de nos ancêtres. Il faut donc ramener tout cela, parce qu’on se rend compte aujourd’hui que les gens sont déconnectés, acculturés, et cela pose des problèmes. Il y a des parents, par exemple, qui parlent à leurs enfants uniquement en français. Ce n’est pas bon.
Nous croyons que cela permettra aux Camerounais de redécouvrir leur culture. Mais surtout, cela nous permettra, à nous Africains, et surtout à nous, membres de la diaspora, de montrer à ceux du Nord que nous aussi, nous pouvons créer des choses et les ramener ici, pour qu’ils voient que nous avons un patrimoine. Parce qu’on parle des jeunes qui peuvent mourir en mer pour rejoindre l’Eldorado, mais on ne parle pas assez de ceux qui, en Occident, galèrent et viennent ici découvrir de belles choses.
Notre rêve, avec le FESTRA, c’est que, chaque année, des délégations viennent visiter, découvrir nos us et coutumes, notre culture, et reparties en disant : oui, et nouer des partenariats. Parce que, par exemple, au niveau de l’école maternelle, nous avons obtenu un forage, un puits d’eau financé par des partenaires suisses un financement que ma sœur a trouvé là-bas. C’est un puits d’eau qui change la vie : dans un village, imaginez ce que cela représente.
Pour clore cet échange, on sent que Kween Eteme déborde d’énergie. Vous terminez à peine la FOTRAC que vous pensez déjà au FESTRA. Comment gérez-vous cette énergie ? Et ensuite, quelle est la suite ?
Je suis fille de bayam-sellam, je l’assume. Ma mère n’a que le CEP. Et j’ai vu ma mère commencer à vendre des tomates au Marché central. Ma mère était donc une bayam-sellam, mais elle avait déjà la vision. Moi, j’allais dans les écoles fréquentées par les enfants aisés, mais j’avais un avantage: j’étais déjà sur le terrain. Et je pense que cela forge une personnalité, une vision, un leader. De plus, je suis l’aînée d’une famille de six enfants, donc je suis un leader naturel. En tant qu’aînée, ma mère étant commerçante, partant sans cesse au Gabon ou ailleurs pour vendre, j’étais obligée de m’occuper de mes frères et sœurs, de la famille. Alors qu’à 7 ou 8 ans mes camarades allaient jouer à la poupée, moi j’allais au marché, malgré ma petite taille, je tenais les étals, puis je rentrais préparer à manger. Vous comprenez qu’on ne peut pas avoir la même trajectoire; cela forge forcément un caractère atypique.
Et j’ajouterais qu’ensuite, je suis partie très tôt en Europe pour poursuivre mes études. La musique a pris le dessus, c’est vrai. Mais, par sa grâce, Dieu a permis que je rencontre mon père, Manu Dibango, et que je sois au contact de toutes ces icônes, de toutes ces légendes de la musique afro-mondiale. Avant de commencer ma carrière, j’ai accompagné Alpha Blondy, Ismaël Lô, Salif Keïta, les Ketama je ne peux pas tous les citer. Vous comprenez donc que ces rencontres et cette expérience m’ont façonnée : je suis toujours restée une battante, toujours prête à me donner aux autres, toujours à l’écoute pour apprendre de la culture des autres. C’est essentiel, car on se nourrit aussi de la richesse des autres.
Et pour finir : fille de bayam-sellam, j’allais au marché à midi, je descendais, ma mère me mettait un tablier, je mangeais mon repas, on m’enlevait le tablier, on me raccompagnait à l’école. Et Mme Foning Françoise, paix à son âme, lorsqu’elle a créé le GFAC (Groupement des femmes actives du Cameroun), avait sa propre vision : elle voulait prendre des femmes de la base mais vous savez que Mme Foning avait de la poigne, elle ne prenait pas des femmes n’importe comment. Le dynamisme de ma mère avait déjà tapé dans l’œil de Mme Foning. C’est ainsi que ma mère, une femme qui n’avait que le certificat d’études, a commencé à participer à des forums internationaux, à voyager dans le monde entier c’est comme cela qu’elle a fait ses classes. Et quand on sait que Foning Françoise a fini présidente des femmes d’affaires du monde entier, alors que certains disaient qu’elle était soi-disant illettrée, soi-disant analphabète, comprenez que les diplômes, c’est bien pour sa culture, mais ce n’est pas tout.
Et ma mère, si vous voyiez tout ce qu’elle a réalisé, vous comprendriez que je ne peux pas dormir sur mes lauriers. Parce qu’on dit que l’enfant doit au moins faire aussi bien que sa mère, mais ni moi ni mes frères et sœurs n’arrivons à la cheville de notre mère. Si je vous racontais tout ce qu’elle a accompli jusqu’à la maison qu’elle a construite là-bas, à Ndindi, vous comprendriez que nous avons une vraie pression. Et je me dis que si nous ne pouvons pas nous déployer, qu’est-ce que nous sommes venus faire sur terre ? Nul ne connaît ni l’heure ni le jour.
Si je tombe demain car nous allons tous y passer, ne nous mentons pas, si je tombe sur le champ de bataille les armes à la main, c’est cela le bilan : les gens diront « voilà ce que tu as fait, voilà ce que tu n’as pas fait ». Et qu’allons-nous léguer à nos enfants ? Si les Manu Dibango de ce monde n’avaient pas fait tout ce qu’ils ont fait, que nous auraient-ils légué ? Je dis donc que cette idée qu’« on a tout le temps », que « la vie, c’est comme si, comme ça » moi, je dis que tant qu’on a la santé, en faisant bien sûr attention, le temps ne nous appartient pas. Le temps appartient à Dieu. Sur cette terre, nous sommes tous des morts en sursis. On ne peut pas avancer en se disant que demain, on aura encore le temps.
Que restera-t-il de moi quand je partirai ? Mes œuvres. Comme aujourd’hui, je pleure Mme Foning Françoise, qui était une légende, une bénédiction, non seulement pour notre pays, mais pour l’Afrique. Et donc, je ne peux pas m’arrêter. Tant que j’ai la santé, je dois être sur tous les fronts.
C’est d’autant plus vrai quand on voit la condition des artistes dans notre pays : ils ne peuvent pas vivre de leur art. Il y a tellement de problèmes, avec les droits d’auteur, et ceci, et cela. Entre-temps, il y a des artistes eux-mêmes qui contribuent, par leur comportement irresponsable, à rabaisser la profession. Résultat : ils sont livrés à la précarité, à la clochardisation.
Mais, au milieu de tout cela, je dois vous rappeler que je porte un héritage, celui de mon père Manu, pour que son nom continue de vivre c’est cela, le label. Est-ce que, quand les gens voient Queen Eteme, ils ressentent ce label ? Ressentent-ils le doigté de Manu Dibango ? Est-ce que je porte tout ce qu’il m’a appris, cet héritage ? C’est de cela qu’il s’agit. Parce que, si je ne le fais pas, cela veut dire que tout son travail aura été vain.
Donc, je ne peux pas m’arrêter de travailler, parce que mon pays a besoin de moi, l’Afrique a besoin de moi. Miriam Makeba est partie, Manu Dibango est parti ils ont fait leur part du travail. C’est vrai qu’il y a eu, entre-temps, une génération qui n’a pas fait la sienne, et vous en avez vu les dégâts. Nous ne pouvons donc pas nous cacher derrière le fait que d’autres ne font pas leur part : nous faisons la nôtre. Et il faudra continuer là où on s’arrêtera. En fait, c’est une chaîne. On ne peut pas s’arrêter.
Louise Nsana


