Pr Pierre Oum Ndigi : “Les concepts de paix sont dans nos langues africaines, non dans la démocratie”
L’Egyptologue et linguiste appelle à une réappropriation des langues africaines, par l’étude des symbols de l’Egypte ancienne, afin de démeler les problems sociaux actuels.

Vous venez de donner une conference sur le theme des corpus culturels et l’épanouissement de l’homme. Qu’entendez-vous par corpus culturels?
Le corpus culturel, c’est un ensemble de faits, de données, de pratiques. Dans le corpus culturel, il y a les langues, les récits, l’histoire, la culture d’une façon générale. Le corpus culturel, c’est un ensemble d’éléments extrêmement importants qui structurent l’identité, les relations humaines, les relations sociales, la vision du monde, la communauté et la gouvernance. La culture, c’est ce qui permet à un peuple de se sentir peuple. Sinon, ce n’est qu’une population. C’est la culture qui réunit les gens.
Quel est le lien que vous pouvez faire entre corpus culturel et l’épanouissement de l’être?
Le rapport entre le corpus culturel et l’être, c’est que l’être humain est un produit de la génération de deux êtres de sexe différent. L’être humain advient, il devient. Dès qu’il naît, et même avant de naître, il est entretenu dans le ventre de la mère. Dès qu’il sort, on lui apprend tout : parler, marcher, manger, la langue. Il ne connaît rien. On l’initie à tout. Donc, un homme sans parents, cela n’a aucun sens. On lui apprend tout, on l’éduque. L’éducation commence par la langue et par les gestes. On lui montre ce qui est bien et ce qu’il ne faut pas faire.
Le corpus culturel n’est pas un seul élément, mais un ensemble d’éléments; parce que dans la culture, on mange, on boit, on danse, on parle, on chante. On est content, on est triste, on vit des expériences douloureuses. Il faut être éprouvé dans la vie. Si on ne souffre pas, on ne peut pas connaître la vie. La vie, c’est la souffrance et la joie, c’est inséparable. Donc, la culture est le fondement de la vie. Il y a aussi l’idée du créateur, invisible, qui a créé tous les êtres. C’est lui qui permet de parler, qui nous met en contact, qui nous donne la conscience du bien et du mal. L’être humain dépend de cette source de vie, comme une voiture dépend de l’essence. De la même manière, il faut dormir pour se ressourcer. Le sommeil est une voie de réconnexion à la lumière qui nous permet de continuer à vivre.
Les enfants quand ils sont à l’école, à un moment donné, il faut arrêter parce que sinon, ils s’épuisent. On se recrée pour continuer à avancer. Et dans le corpus culturel, il n’y a pas autre chose. C’est la racine, un ancrage. Un arbre sans racine ne peut pas vivre. Il faut un repère, un lieu où on se retrouve, où on sent qu’on est. L’être doit être situé quelque part. On ne peut pas être sans appartenir à quelque chose. Cette appartenance justifie la reconnaissance. Quand on arrive quelque part et qu’on ne comprend pas la langue, on est perdu; il faut être acclimaté, on doit vous apprendre, vous initier. Tout cela fait partie du corpus culturel. Le corpus culturel est un concept général qui concerne tous les peuples. Tous les peuples ont une culture, tous les peuples ont une langue. Tous ont intérêt à échanger, à ne pas rester recroquevillés. Mais il existe aussi des peuples prédateurs, qui conquièrent, assassinent et exterminent. C’est cela l’impérialisme et le colonialisme. Il faut donc se réorganiser, réfléchir, retrouver nos ressorts. Le corpus culturel c’est ce ressort qui permet de nous propulser.
Puisque nous sommes appelés à vivre ensemble malgré nos divergences culturelles, comment mieux se comprendre et garder l’unité et l’harmonie? Cela peut-il conduire à une santé mentale commune?
La santé commence au moment où l’on reconnaît que la présence de l’autre ne constitue pas un problème. Il existe des personnes qui se sentent mal parce qu’une autre personne existe et agit. Pourtant, les êtres humains ont intérêt à échanger et à apprendre à se connaître. Les langues naturelles ne sont pas le produit d’une décision humaine; elles sont un héritage qui remonte à Dieu. Il existe des langues artificielles, mais les langues naturelles ont été organisées par Dieu.
La domination coloniale nous a séparé pendant longtemps. Nous avons passé le temps à survivre plutôt qu’à nous connaître, nous, nos langages et nos cultures. Pourtant, nous sommes plus unis que cela ne parait. Moi en tant linguiste, des travaux que je mène vont sortir d’un moment à l’autre: la parenté entre l’Ewondo, le Bassa, le Bafia, le Manguissa, etc. Et c’est ça le secret. La culture de la paix, la vraie gouvernance, Nos langues ont tout ce qu’il faut. Les concepts de paix, d’ordre justes sont dans nos langues. Ce n’est pas dans la démocratie, le socialisme. Nous avons donc un heritage qu’il faut redécouvrir. Tout le monde ne le connait pas; mais ceux qui ont appris ça ont le devoir d’enseigner, de sensibiliser, de former. On a des problems de gouvernance qui peuvent être résolus facilement si on l’on cherche approche africaine à ces questions
Les peuples africains ont longtemps vécu dans l’oralité. Quel corpus culturel fiable peut-on transmettre à la jeune génération?
Il y a, selon moi, deux éléments fondamentaux: l’africanophonie, c’est-à-dire la nécessité de parler nos langues parce que c’est à partir de là que nous pouvons bien nous situer et comprendre le monde. Il y a également l’éthique africaine fondée sur la vérité, la justice et l’ordre juste. L’Africain est original parmi les peuples du monde. L’Afrique est le peuple le plus ancien, le plus tolérant et le moins raciste. Pour sortir de la crise culturelle, il faut revenir à l’africanophonie et à l’éthique. Nous sommes gouvernés par un système conflictogène, appelé démocratie, qui ne résout pas nos problèmes. L’Afrique doit se reconnecter à ses sources sacrées, à ses ancêtres, à ses rites. La solution ne vient pas seulement des discours ou des colloques, mais de la réactivation de nos fondements. Il faut s’organiser, travailler, transmettre.
Que peut-on faire pour protéger notre patrimoine au Cameroun?
La première chose, c’est d’apprendre et de préserver nos langues. Il faut les consigner et les documenter. L’idée selon laquelle l’Afrique serait seulement orale est fausse
: l’écriture est née en Afrique, et on y trouve de très nombreux systèmes graphiques. Les langues ancestrales doivent être étudiées, y compris à travers les correspondances avec l’égyptien ancien, qui permet d’éclairer certains mots et concepts devenus obscurs.
Il faut aussi valoriser les savoirs traditionnels. Il existe des travaux scientifiques sur les plantes médicinales, les traitements traditionnels et les savoirs transmis oralement. Ces connaissances peuvent être validées par la recherche. L’oralité ne signifie pas absence de savoir. Beaucoup de choses ne disparaissent pas; elles se transmettent à ceux qui sont capables de les porter. Le patrimoine africain est vivant, lié aux ancêtres, et il faut le conserver, le transmettre et l’organiser. Le problème, ce n’est pas le manque de richesse culturelle. Le problème, c’est l’absence d’organisation, de transmission et de travail réel. Il faut produire, enseigner et transmettre.


