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La concurrence cherche encoreson marché commun

À Douala, où le Conseil communautaire de la concurrence tient du 10 au 18 août 2026 sa 21ᵉ session, la CEMAC veut passer d’un droit de la concurrence encore largement théorique à une surveillance plus concrète des marchés. Derrière les textes, un défi demeure : faire circuler davantage les entreprises, les capitaux et les biens sans laisser les positions dominantes verrouiller le marché régional.

Il y a, dans la concurrence en Afrique centrale, un paradoxe qui résume à lui seul les difficultés de l’intégration régionale. Les textes existent, les institutions se structurent, les opérations de concentration sont désormais examinées à l’échelle communautaire. Mais le marché commun reste encore largement cloisonné par les frontières, les coûts logistiques, les réglementations nationales et la puissance de quelques acteurs dans certains secteurs.

C’est précisément ce chantier que le Conseil communautaire de la concurrence (CCC) tente de consolider à Douala. Sa 21ᵉ session, ouverte le 10 août et prévue jusqu’au 18 août, examine notamment sept projets de concentration. Une activité qui témoigne d’une montée en puissance de la police économique communautaire. La Commission de la CEMAC publie désormais régulièrement des projets d’acquisition ou de fusion soumis à son contrôle. En avril 2026 figuraient ainsi parmi les dossiers notifiés une opération dans le pétrole, une fusion dans les services parapétroliers, l’acquisition de CHOCOCAM ou encore une opération concernant CIM-Tchad.

Le droit existe, l’application reste le vrai sujet
Depuis le règlement n°06/19-UEAC-639-CM-33 du 7 avril 2019, la CEMAC dispose d’un cadre destiné à sanctionner les ententes illicites, les abus de position dominante et certaines concentrations susceptibles de réduire sensiblement la concurrence. Une opération peut notamment relever du contrôle communautaire lorsque les entreprises concernées atteignent certains seuils de chiffre d’affaires ou de parts de marché.
La directive communautaire de 2019 rappelle une idée essentielle : le libre jeu de la concurrence est considéré comme une condition du développement économique de l’Union. Elle organise également la coopération entre le niveau communautaire et les autorités nationales.

Sur le papier, le dispositif est donc relativement sophistiqué. Dans la réalité, l’application demeure inégale. Le niveau de maturité des autorités nationales n’est pas homogène et la capacité à détecter les pratiques anticoncurrentielles, à enquêter et à sanctionner reste un enjeu majeur. La CEMAC doit ainsi éviter que son droit de la concurrence ne devienne un droit essentiellement déclaratif.
Des marchés où la concentration est parfois spectaculaire

Les dossiers examinés par le Conseil donnent une idée de la difficulté. Dans les gaz industriels et médicaux, par exemple, une analyse communautaire faisait apparaître en 2023 des parts de marché supérieures à 50 % pour les entreprises concernées dans plusieurs segments au Congo et au Gabon. Sur le marché des gaz industriels en vrac sur site, les parts dépassaient ainsi 50 % dans ces deux pays.

Cela ne signifie pas automatiquement qu’une entreprise dominante commet une infraction. Le droit communautaire ne sanctionne pas la taille en elle-même : il s’intéresse à l’abus d’une position dominante et aux effets de certaines pratiques sur les consommateurs, les fournisseurs et les concurrents. Toute la difficulté est là. Comment protéger le jeu concurrentiel sans décourager l’investissement, l’innovation et les économies d’échelle ?
Les opérations de fusion-acquisition constituent à cet égard un test grandeur nature. En 2024, la Commission de la CEMAC a par exemple autorisé l’acquisition du contrôle d’Actis Holding par Gap Arthur Holdco après avis du Conseil communautaire, estimant que l’opération ne portait pas sensiblement atteinte à la concurrence.

Le grand angle mort : la faiblesse du commerce régional
La question concurrentielle ne peut toutefois être séparée d’une autre faiblesse structurelle : les échanges entre les six pays restent insuffisants. Le commerce intra régional représente une faible fraction des échanges de la zone, alors même que les travaux consacrés à l’intégration économique montrent qu’une intensification de ces échanges pourrait soutenir la croissance et renforcer notamment la sécurité alimentaire.

Autrement dit, il ne suffit pas de combattre les ententes ou de surveiller les fusions. Il faut aussi permettre à davantage d’entreprises d’entrer réellement sur les marchés voisins. Un marché concurrentiel suppose des routes praticables, des procédures douanières prévisibles, des paiements transfrontaliers efficaces, des normes compatibles et une information économique accessible.

La croissance régionale attendue par la BEAC 2,9 % en 2025, 3,5 % en 2026 et 3,9 % en 2027 selon ses projections donne une profondeur supplémentaire à cet enjeu. Chaque point de croissance gagné dans un espace économique mieux intégré peut représenter un marché plus vaste pour les producteurs régionaux.

La veille, nouvelle arme des entreprises
Pour Toussaint Armel Bakala, président du CCC, la concurrence ne doit d’ailleurs pas être réduite à une mécanique de sanctions. « Cette veille qui promeut le libre exercice des activités économiques dans notre espace communautaire permet de multiplier les opportunités d’affaires, d’étendre et d’approfondir le marché des biens et services, de favoriser la réalisation des économies d’échelle » Explique-t-il.

Cette conception est décisive. La veille concurrentielle permet aux entreprises de repérer les mouvements de leurs concurrents, les changements réglementaires, les nouvelles barrières à l’entrée ou les opérations de concentration susceptibles de transformer un secteur. Elle transforme la concurrence en outil d’intelligence économique.
Pour les PME, l’enjeu est considérable. Une entreprise camerounaise qui ne surveille que son marché national peut ignorer l’arrivée d’un concurrent congolais, gabonais ou tchadien. À l’inverse, celle qui observe les six marchés peut identifier des fournisseurs, des débouchés ou des partenariats qui lui étaient jusque-là invisibles.

Le prochain combat sera celui de l’effectivité
Le Conseil communautaire dispose désormais d’une jurisprudence qui commence à s’étoffer et d’un flux croissant de notifications. La page officielle de la CEMAC recensait déjà en 2026 plusieurs projets de concentration soumis à son examen.
Mais la véritable épreuve commence maintenant. Pour transformer la CEMAC en espace économique réellement concurrentiel, il faudra rapprocher les administrations, renforcer les autorités nationales, professionnaliser les enquêtes, améliorer la circulation de l’information et surtout rendre les règles lisibles pour les entreprises.

Car la concurrence n’est pas seulement une affaire de juristes. Elle touche directement le prix payé par le consommateur, le coût supporté par l’entreprise et la capacité d’un producteur local à conquérir un marché voisin.
À Douala, le CCC travaille donc sur bien davantage que des dossiers de fusion. Il travaille sur une question politique et économique fondamentale : la CEMAC veut-elle seulement partager une monnaie et des frontières administratives, ou devenir enfin un véritable marché commun ? La réponse se mesurera moins dans les textes que dans la capacité d’une PME de Bangui, Douala, Libreville, N’Djamena, Brazzaville ou Malabo à vendre librement à son voisin.

Jean -René Meva’a Amougou

CEMAC : gare aux marchés captifs

À Douala, on ne parle pas de révolution. On parle de concentrations. Sept, précisément. Sept projets de rapprochement entre entreprises sur la table du Conseil communautaire de la concurrence, réuni du 10 au 18 août pour sa 21e session. Du droit, des seuils, des parts de marché, des prises de contrôle. Bref, tout ce qui fait bailler les salles de réunion. Sauf qu’ici, derrière les acronymes, il y a une question assez explosive : qui va finir par tenir les marchés de la CEMAC ?
Car l’Afrique centrale rêve de champions régionaux. Et elle a raison. Des entreprises trop petites pour franchir les frontières ne feront jamais une intégration économique digne de ce nom. Il faut grossir, investir, racheter, mutualiser, circuler. Faire tomber les cloisons nationales.

Seulement voilà : quand les entreprises grossissent, elles peuvent aussi devenir très grosses. Et quand elles deviennent très grosses, elles peuvent finir par regarder leurs concurrents dans le rétroviseur. Quand il n’y en a plus beaucoup, le consommateur se retrouve avec un choix aussi large qu’un couloir. C’est là que la réunion de Douala devient intéressante.
Le Conseil communautaire de la concurrence n’est pas là pour empêcher les entreprises de faire des affaires. Il doit vérifier que les affaires des uns ne deviennent pas les problèmes des autres. Une acquisition peut apporter des capitaux, des emplois, de la technologie. Mais elle peut aussi éliminer un concurrent, verrouiller un marché, renforcer une position dominante. La nuance est toute la difficulté.

Car la CEMAC a longtemps eu un problème inverse : des marchés nationaux étroits, des frontières économiques coriaces, des entreprises qui grandissent difficilement et une intégration qui avance parfois à la vitesse d’un escargot administratif. Voilà maintenant que les capitaux veulent aller plus vite. Tant mieux.
Mais attention au raccourci : plus de concentration ne signifie pas forcément plus d’intégration. Une CEMAC intégrée, ce n’est pas six pays où les mêmes groupes possèdent tout. C’est un espace où les entreprises peuvent grandir, où les nouveaux entrants peuvent encore entrer, où les consommateurs peuvent comparer, changer de fournisseur, négocier. Bref, un marché où la puissance économique n’autorise pas tous les coups.

Le paradoxe est délicieux : pour créer des champions africains, il faut leur permettre de grossir. Pour protéger la concurrence, il faut parfois leur dire stop. Bienvenue dans le boulot du régulateur !
À Douala, sept dossiers sont examinés. Sept petites fenêtres ouvertes sur la grande bataille économique qui se joue derrière les discours sur l’intégration. Qui rachète qui ? Dans quel secteur ? Avec quelle puissance demain ? Et surtout : qui restera encore debout pour lui faire concurrence ?
La CEMAC peut faire de ses champions des locomotives. Elle peut aussi en faire des péages. Tout dépendra de sa capacité à comprendre une chose : un marché commun n’est pas un marché offert aux plus gros. Sinon, autant enlever les barrières douanières, les frontières et les petits concurrents. Et appeler ça, avec beaucoup d’ironie, l’intégration.

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