Bâtir avec la terre : prenons la Déclaration de Maroua au mot
Le 5 octobre, à Maroua, l’État et ses partenaires se sont engagés à valoriser les matériaux locaux pour loger les 2,5 millions de familles qui attendent un toit. Les villes secondaires peuvent transformer cet engagement en chantiers, à condition de passer de l’intention à la règle.

La 40e Journée mondiale de l’habitat s’est conclue à Maroua par une déclaration à lire de près. Elle constate que nos matériaux locaux restent « insuffisamment valorisés ». Elle annonce 200 000 logements sociaux qui les privilégieront. C’est la bonne direction. Reste à savoir où elle se jouera. Ma conviction : dans les villes secondaires.
Une chance qui ne reviendra pas
Les villes de demain ne s’appellent pas seulement Douala ou Yaoundé. Elles s’appellent Maroua, Bafoussam, Ebolowa, Bertoua, Obala ou Mbalmayo. D’ici 2050, la population urbaine de l’Afrique doublera pour atteindre 1,4 milliard de personnes. Le Cameroun est déjà urbain à environ 60 %.
Nos deux métropoles ont grandi plus vite que leurs plans : embouteillages, inondations, quartiers sans voirie. Les villes secondaires ont encore ce qu’elles ont perdu : de l’espace, du temps et une taille humaine. Elles peuvent être plus vertes, mieux planifiées, plus justes. Mais cette chance a une date de péremption. Chaque année sans plan, c’est un quartier de plus construit au hasard.
Des communes en première ligne, sans les moyens
La Déclaration promet aux communes des réserves foncières et une facilité de garantie. Mais la loi de 2024 sur la fiscalité locale leur a retiré la collecte de leurs propres impôts : une décentralisation qui se recentralise. Les matériaux locaux leur offrent un levier à leur portée, et peut-être le plus rapide.
Six raisons de bâtir avec la terre
Le coût. Une brique de terre produite près du chantier demande moins de ciment et moins de transport. J’ai été partie prenante d’un projet de l’ONU-Habitat qui a conçu une maison finie de trois chambres, en matériaux locaux, pour environ 7 500 dollars, soit quelque 4,3 millions de FCFA.
L’emploi. Avec l’approche à haute intensité de main-d’œuvre (HIMO), une commune crée des briqueteries de quartier, fait travailler ses maçons et forme ses jeunes. L’argent du chantier reste sur place au lieu de repartir avec le camion de ciment.
L’écologie. Moins de ciment, c’est moins d’émissions. Les murs de terre gardent la fraîcheur, à Maroua comme à Bertoua. Et l’argent économisé peut financer parcs, rues arborées et places publiques.
L’identité. Les cases obus des Mousgoum, dans l’Extrême-Nord, sont des chefs-d’œuvre d’architecture en terre. Une ville qui bâtit avec ses matériaux raconte son territoire au lieu de ressembler à toutes les autres.
L’appropriation. Avec les matériaux importés, la communauté reste cliente. Avec la terre, elle tient chaque maillon de la chaîne : extraire, mouler, cuire, transporter, bâtir, entretenir. On maîtrise ce qu’on produit. À Bafoussam 3 et à Loum, des jeunes, dont des déplacés du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, ont appris à produire des briques de terre, puis bâti avec elles deux centres d’accueil. Le chantier a fait d’eux des artisans, pas seulement des bénéficiaires.
La balance des paiements. Notre ciment dépend encore largement du clinker importé : 2,5 millions de tonnes en 2024, pour 84,8 milliards de FCFA, selon l’INS. Chaque sac remplacé par une brique locale allège un déficit commercial qui a atteint 2 145 milliards de FCFA en 2025.
Répondre aux objections
« La terre, c’est la maison du pauvre. » La Grande Mosquée de Djenné est en terre. Le Burkinabè Francis Kéré a reçu en 2022 le prix Pritzker, la plus haute distinction de l’architecture, pour des écoles en terre. Quand la maison en terre devient la plus belle et la plus sûre du quartier, elle cesse d’être celle du pauvre.
« La qualité n’est pas garantie. » Elle naîtra de normes claires, de laboratoires agréés et de la concurrence entre producteurs. La MIPROMALO peut certifier.
« L’offre ne suivra pas. » Elle suivra la demande. Et la plus sûre des demandes, c’est la commande publique.
Une proposition : de l’indicateur à la règle
La Déclaration prévoit de suivre le « recours aux matériaux locaux ». Je propose d’en faire une règle : une part minimale de matériaux locaux dans les écoles, centres de santé, marchés et mairies, modeste au départ et croissante chaque année. Avec trois mesures :
• une production ouverte aux coopératives, aux communes et aux PME, avec des incitations fiscales ;
• la formation d’artisans et de jeunes, et des lignes de crédit pour les briqueteries locales ;
• dans chaque région, une école, un marché et une mairie en matériaux locaux, dans une ville secondaire.
Le Parlement, que la Déclaration interpelle, doit voter ces quotas, les financer chaque année et contrôler leur exécution. Sans cela, un indicateur reste un vœu.
Les villes secondaires n’ont pas à attendre le modèle de la capitale. Elles peuvent le montrer. Maroua a donné le cap : bâtissons les villes de demain avec ce que notre sol nous donne.
Alain Ngono,
communicateur et spécialiste du développement urbain, président de JCAC.



