Anatole Moussa :«le pétrole donne une illusion de confort budgétaire»

À l’issue des Réunions de printemps du FMI et de la Banque mondiale à Washington, le Camerounais, spécialiste des politiques économiques africaines, revient sur les grands enjeux qui traversent la CEMAC. Entre dépendance au pétrole, tensions sociales, chocs mondiaux et efficacité réelle des sommets internationaux, il livre une lecture lucide, parfois ironique, mais toujours analytique.

À Washington, la CEMAC a encore beaucoup parlé de stabilité macroéconomique. Mais au fond, quel est le problème structurel principal de la sous-région?
Le problème est presque trop simple pour être confortable : la CEMAC reste profondément dépendante du pétrole. Cela veut dire que les finances publiques respirent au rythme d’un marché mondial qu’elles ne contrôlent pas. Quand le baril monte, tout semble possible. Quand il chute, tout devient urgent. Cette volatilité crée une économie en « respiration assistée », incapable de planifier sereinement sur le long terme.
Peut-on vraiment parler de développement dans un tel contexte de dépendance ?
On peut parler de potentiel, mais pas encore de transformation durable. Le développement suppose une capacité à produire, transformer et exporter de la valeur ajoutée. Or, la rente pétrolière, aussi importante soit-elle, a souvent retardé cette transition. Elle donne une illusion de confort budgétaire. C’est un peu comme vivre dans une maison où les fondations sont solides uniquement quand il ne pleut pas.
Peut-on dire que la CEMAC subit plus qu’elle ne décide?
Dans une large mesure, oui. Les économies de la sous-région sont encore peu diversifiées et fortement exposées aux marchés extérieurs. Cela limite la capacité d’absorption des chocs. Mais cela ne signifie pas absence de marge de manœuvre. La diversification reste la clé, même si elle avance lentement.
Pourtant, les États affichent régulièrement des engagements de diversification…
Oui, et c’est là que l’on entre dans une forme de répétition historique. Les discours sont cohérents, les stratégies existent, mais leur mise en œuvre reste lente. L’expert que je suis constate une « inflation de plans » et une « pénurie d’exécution ». C’est un paradoxe classique : on sait ce qu’il faut faire, mais les incitations structurelles ne suivent pas toujours.
Si l’on entre dans le détail de la diversification, quels secteurs pourraient réellement changer la donne dans la CEMAC ?
Les secteurs existent, mais ils demandent une logique de patience stratégique. L’agriculture, par exemple, reste sous-exploitée alors qu’elle pourrait absorber une grande partie du chômage et réduire les importations alimentaires. L’agro-industrie est un autre levier majeur : transformer localement ce qui est produit localement. Ensuite viennent les services numériques, encore embryonnaires mais porteurs d’un potentiel d’intégration régionale rapide. Le défi n’est pas l’absence d’idées, mais la faiblesse des chaînes de valeur complètes.
Le secteur privé est souvent présenté comme le moteur de cette transformation. Est-il réellement prêt ?
Le secteur privé existe, mais il évolue dans un environnement contraint. Accès au financement limité, infrastructures parfois insuffisantes, incertitudes réglementaires. Cela freine l’émergence d’entreprises capables de grandir à l’échelle régionale. Pourtant, les entrepreneurs sont là, souvent agiles, parfois plus rapides que les politiques publiques. Le problème est que l’écosystème ne suit pas toujours leur rythme.
Passons à la question de la rigueur budgétaire. Elle est souvent perçue comme une contrainte imposée de l’extérieur. Est-ce juste ?
C’est partiellement vrai, mais incomplet. La rigueur budgétaire est aussi une nécessité interne. Les États ne peuvent pas dépenser durablement plus qu’ils ne produisent. Le problème, c’est le timing. Lorsqu’on impose des ajustements rapides dans des économies fragiles, la population ressent immédiatement la pression. Et là, la technique devient politique.
Justement, comment concilier discipline financière et tensions sociales ?
C’est probablement l’équation la plus difficile. Réduire les déficits sans réduire la dignité sociale. Augmenter l’efficacité des dépenses sans réduire leur impact humain. Il faut cibler les priorités : santé, éducation, infrastructures essentielles. Le reste doit être rationalisé. Sinon, la rigueur devient un mot élégant pour désigner une contraction brutale du quotidien des citoyens.
Certains économistes parlent d’une « austérité socialement explosive ». Selon vous, c’est exagéré ?
Non, pas du tout. L’austérité n’est pas dangereuse en soi, mais mal calibrée, elle devient inflammable. Quand les populations voient les prix augmenter et les services publics stagner, la perception de l’injustice budgétaire s’installe. Et cette perception est souvent plus puissante que les chiffres eux-mêmes.
L’intégration régionale est aussi un thème récurrent. Pourquoi avance-t-elle si lentement ?
Parce qu’une intégration réelle demande de renoncer à certaines souverainetés économiques immédiates. Harmoniser les règles fiscales, faciliter la circulation des biens et des personnes, mutualiser certaines politiques industrielles : tout cela suppose une confiance institutionnelle forte. Or, cette confiance se construit lentement. Résultat : une intégration souvent plus déclarative que fonctionnelle.
La politique monétaire de la BEAC est-elle adaptée à ces défis ?
La BEAC joue un rôle de stabilisateur important, notamment en matière de contrôle de l’inflation et de gestion des réserves. Mais elle évolue dans un cadre structurel limité par la nature des économies membres. La politique monétaire peut stabiliser, mais elle ne peut pas diversifier à elle seule. C’est une condition nécessaire, pas suffisante.
Si l’on entre dans le détail de la diversification, quels secteurs pourraient réellement changer la donne dans la CEMAC ?
Les secteurs existent, mais ils demandent une logique de patience stratégique. L’agriculture, par exemple, reste sous-exploitée alors qu’elle pourrait absorber une grande partie du chômage et réduire les importations alimentaires. L’agro-industrie est un autre levier majeur : transformer localement ce qui est produit localement. Ensuite viennent les services numériques, encore embryonnaires mais porteurs d’un potentiel d’intégration régionale rapide. Le défi n’est pas l’absence d’idées, mais la faiblesse des chaînes de valeur complètes.
Le chômage des jeunes est-il la bombe sociale la plus urgente?
Il est sans doute l’un des signaux les plus sensibles. Une population jeune, dynamique, mais confrontée à des opportunités limitées crée une tension silencieuse. Cette énergie peut devenir un moteur de transformation si elle est encadrée, formée et intégrée dans des politiques économiques cohérentes. Sinon, elle se transforme en frustration durable.
Peut-on dire que la CEMAC est dans une phase de transition ou de stagnation?
Ni totalement l’une, ni totalement l’autre. La CEMAC est dans une zone intermédiaire : une transition inachevée. Les fondations de la stabilité existent, mais les piliers de la transformation restent incomplets. C’est un moment charnière où tout dépendra de la capacité à transformer les intentions en continuité d’action, et les stratégies en résultats mesurables.
Venons-en à la dimension géopolitique. Les chocs mondiaux semblent de plus en plus déterminants pour la CEMAC…
Absolument. Aujourd’hui, une décision prise à des milliers de kilomètres peut affecter le prix du carburant à Yaoundé ou le coût du riz à N’Djamena. Les tensions internationales, les guerres, les sanctions économiques ou les fluctuations monétaires créent une instabilité importée. C’est une forme de mondialisation asymétrique : les causes sont globales, les conséquences locales.
À Washington, certains parlent aussi de « rituel diplomatique ». Les sommets internationaux servent-ils vraiment à transformer les choses ?
C’est une question délicate, presque ironique. Oui, ces réunions sont utiles : elles permettent la coordination, l’accès aux financements et le dialogue entre États et institutions. Mais il est vrai qu’il existe une forme de répétition des diagnostics. On pourrait dire que l’on connaît très bien les maladies, mais que les traitements avancent plus lentement.
Donc beaucoup de paroles, peu d’actions ?
Je dirais plutôt : beaucoup de paroles, des actions réelles mais insuffisamment rapides ou visibles. La transformation économique est un processus long. Le problème est que les urgences sociales, elles, n’attendent pas.
Si vous deviez résumer les quatre angles que nous avons abordés (pétrole, rigueur budgétaire, géopolitique et sommets internationaux) en une seule idée?
Je dirais ceci : la CEMAC vit à la croisée de quatre dépendances. Dépendance aux matières premières, aux équilibres budgétaires, aux chocs mondiaux et aux cadres internationaux de décision. Tant que ces dépendances ne sont pas progressivement réduites, chaque crise extérieure continuera de se transformer en tension intérieure.
Et malgré tout cela, y a-t-il de l’espoir ?
Oui, mais un espoir exigeant. Il repose sur une chose simple mais difficile : la constance des réformes et la discipline dans l’exécution. Les ressources existent, les analyses aussi. Ce qui manque souvent, c’est la continuité. Et en économie, les ruptures permanentes finissent par épuiser le sens.
Dernier mot sur la méthode?
La méthode, justement, est souvent le vrai point aveugle. Les diagnostics sont connus, les solutions aussi, mais la discipline de mise en œuvre reste fragile. C’est là que se joue la différence entre les pays qui transforment des réformes en résultats et ceux qui transforment les réformes en intentions répétées. La CEMAC n’a pas un problème de vision, elle a un défi de constance, presque de rythme institutionnel. Cela conditionne l’avenir de toute la sous-région.
Propos recueillis
par JRMA



