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Bâtisseur des ponts, : Bassek Ba Kobhio ne peut mourir

L’homme public camerounais s’en est allé à l’âge de 69 ans. De lui, des proches et des âmes avertis gardent le souvenir d’un grand bâtisseur culturel.

Bassek Ba Kobhio à jamais

Comment parler d’un grand homme sans y mettre de l’émotion et sans déborder, même d’un iota, sa fonction telle que socialement acceptée. Quels mots utiliser pour rendre compte d’un héritage dont la valeur ne peut s’accommoder du simple langage des chiffres et dont la portée transcende le cadre spatio-temporel le plus connu. L’énigme a tout son poids au moment où la plume s’active pour dresser le portrait de Bassek Ba Kobhio, entré en repos dans la nuit du 11 au 12 mai 2026. Ecrivain, cinéaste, administrateur culturel et dignitaire Bassa, il marque de son empreinte l’histoire des industries culturelles et créatives du continent. Son parcours impose le respect et commande une analyse de l’héritage institutionnel qu’il lègue aux générations présentes et futures.

Une œuvre fondatrice pour le cinéma africain
Diplômé de l’Université de Yaoundé I où il côtoie une génération d’intellectuels de premier plan, Bassek Ba Kobhio entame son parcours par la littérature. Auteur d’une œuvre romanesque significative, il se tourne ensuite vers le cinéma, convaincu de la puissance de ce médium pour porter la voix du continent. En qualité de réalisateur, il signe des œuvres majeures inscrites au patrimoine cinématographique africain: Sango Malo, Le Grand Blanc de Lambaréné et Le silence de la forêt. Ces films diffusés et primés à l’international ont contribué à affirmer une esthétique et un récit africains autonomes sur la scène mondiale.
Son action ne s’est toutefois pas limitée à la création. Fonctionnaire au ministère de la Culture, Bassek Ba Kobhio s’investit dans l’élaboration et la mise en œuvre des politiques publiques culturelles. Conscient que la pérennité de l’art repose sur une structuration économique, il s’illustre comme un véritable industriel de la culture. La création, en 1997, du festival Ecrans Noirs, dont il fut le délégué général, en constitue l’illustration la plus emblématique. Trente ans après sa fondation, Ecrans Noirs demeure la principale manifestation artistique non étatique du Cameroun; un rendez-vous incontournable du cinéma en Afrique; et la continuité atemporelle d’une autodétermination cinématographique africain. «Pour exister 30 ans dans le paysage culturel, à un niveau aussi haut dans le monde, en Afrique et au Cameroun en particulier, il faut être un génie et une puissance qui sort de l’ordinaire», souligne Mbombok Malet Ma Njami Mal Njam, promoteur culturel.

Dignitaire Bassa, il fût
Ressortissant du peuple de la grotte, Babimbi de l’arrondissement de Ngog Mapubi, Bassek Ba Kobhio incarne le statut d’aristocrate Bassa. Cette identité portée avec fierté ne constitue pas un cadre limitatif à son action. Le peuple dont il émane en est conscient et salue sa vision. «Nous sommes des êtres humains et l’illustre Bassek Ba Kobhio en est un, dont on ne peut réduire la personne à des considérations simplement familiales, claniques, tribales, professionnelles ou communautaires, quelles qu’elles soient. Son talent a fait qu’il s’est créé de nombreuses familles, et il a été reconnu par de nombreuses familles, communautés, nationalités et de nombreuses confréries partout dans le monde. Donc dans ma posture de président général de Mbog Liaa (association faitière des familles Bassa, Ndlr), il serait malvenu si j’appréciais Bassek Ba Kobhio sous le seul prisme de sa dimension d’aristocrate Bassa qu’il était et qu’il a honoré avec dignité. Son peuple le pleure. Mais Bassek est un Camerounais notoire les peuples du Cameroun, la nation camerounaise et le continent africain lui rendent hommage», souligne Mbombok Malet Ma Njami Mal Njam, président du Mbog Liaa.

Un héritage de valeurs et de transmission
Bassek Ba Kobhio est un enfant des indépendances. Il en incarne les luttes. Non pas sur la scène politique. Au travers de son expression d’une volonté d’une Afrique maitresse de son destin culturel. Pour y croire, il l’a fait et a mis le comble en bâtissant des ponts. Notamment entre les générations pour concilier les idéaux des pères des indépendances et les aspirations de la jeunesse contemporaine; mais aussi des ponts entre les civilisations pour nourrir le dialogue entre l’Afrique et le reste du monde. L’héritage qu’il laisse repose sur trois piliers fondamentaux. Premièrement, l’exigence et la professionnalisation. Il a constamment œuvré à la création d’instances de transmission des savoirs et savoir-faire, afin que l’émergence des talents ne relève pas de la seule spontanéité. Réalisateurs, acteurs, scénaristes et autres ont, de nombreuses années durant, émergé de son moule, pour le plus grand bonheur du public.

Fils d’une période tumultueuse, Bassek Ba Kobhio a la verve commune aux Camerounais témoins de ce pan de l’histoire. Son récit exalte l’engagement citoyen. Acteur de la société civile dès ses années universitaires, il n’a jamais cessé de défendre ses convictions et d’appeler au progrès et au développement. L’héritage de l’illustre disparu se décrit enfin en termes de discrétion dans la grandeur. Celui-ci a trop souvent mis sa notoriété au service de causes qu’il jugeait justes, avec pour seule finalité, l’intérêt collectif. «Beaucoup de gens dehors ne voient que le visage d’un gagnant. Ils ne voient pas aussi la conscience d’un être humain qui a à cœur de mettre cette image, sa succes story pour aider des causes et les aider sans avoir besoin de claironner; j’ai fait ceci, j’ai fait cela. C’est aussi ça qui contribue à la grandeur d’un homme. Le Mbombok pleure ; mais les larmes du Mbombok ne se voient pas puisque la force du Mbombok c’est d’alléger les larmes des autres. Le Mbombok pleure, mais le Mbombok ne pleure pas quand le résultat est bon », souligne le guide spirituel Bassa.

Occasion manquée
Bassek Ba Kobhio sera inhumé dans son village Nindjé le 27 juin prochain. Son départ laisse un goût d’insatisfaction dans les cœurs de plusieurs acteurs du monde cinématographique. Le réalisateur cinématographique Thierry Ntamack en ressent tout le poids. «J’ai beaucoup appris, j’ai beaucoup appris des Ecrans Noirs et ça pendant plusieurs années. Beaucoup de jeunes aussi ont bénéficié de son savoir-faire. Il a vraiment impacté. Ça laisse un goût d’inachevé et j’ai le sentiment qu’il avait encore beaucoup à donner. C’était quelqu’un qui était résolument tourné vers l’avenir. Il pensait aujourd’hui pour l’avenir. J’ai aussi le sentiment qu’il n’a pas eu toute la reconnaissance qu’il méritait. Je regrette qu’on n’ait pas eu le temps et l’opportunité de lui dire merci pour ce qu’il a fait. En cela je trouve aussi que son départ est brutal.» La suite de sa pensée porte sur la pérennisation des œuvres de Bassek Ba Kobhio, de regrettée mémoire.

Louise Nsana

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