Berlin en arrière-plan, l’Afrique en pleine mise à jour
À Yaoundé, une conférence revisite les 140 ans de Berlin comme un logiciel colonial encore actif dans les rouages contemporains, entre mémoire longue durée, frontières persistantes et quête africaine de réécriture de son propre système d’exploitation.

À Yaoundé, les murs de la Fondation Paul Ango Ela ont vu défiler, le 22 mai 2026, un drôle de retour vers le futur : non pas une commémoration compassée de plus sur la Conférence de Berlin, mais une tentative assumée de la faire sortir de son cadre muséal. Le panel, intitulé « Conférence de Berlin, 140 ans après : point d’ancrage d’une histoire et d’une ambition africaines », a préféré les secousses intellectuelles aux hommages policés. Avec, en filigrane, une question qui gratte : comment un événement du XIXe siècle continue-t-il de structurer, sans bruit mais avec efficacité, certaines grammaires du continent africain contemporain ?
Exposés
Premier à dégainer, l’historien Hubert Zanga Tabi, qui a choisi la métaphore numérique pour désenclaver 1884. « Berlin n’est pas seulement une date coincée entre deux pages jaunies des manuels d’histoire. C’est un vieux logiciel encore installé en arrière-plan de la géopolitique africaine », lance-t-il, mi provocateur, mi pédagogue. Dans la salle, quelques sourires, mais surtout des hochements de tête. L’image fait mouche : celle d’un système d’exploitation invisible, installé sans consentement et pourtant toujours actif.
Zanga Tabi enfonce le clou : en prétendant « organiser le partage de l’Afrique », les puissances européennes réunies autour d’Otto von Bismarck auraient surtout fabriqué une « mémoire longue durée ». Autrement dit, un héritage moins territorial que mental : frontières, administrations, réflexes diplomatiques, mais aussi habitudes de lecture du continent depuis l’extérieur. Une sorte de carte invisible qui continue de redessiner les débats contemporains, même lorsque l’Afrique parle d’une voix plus affirmée.
Autre intervention marquante, celle de Bebey Etamé. Le politiste insiste sur la mécanique froide de la conférence de Berlin : non pas un simple « partage de gâteau », mais une mise en ordre du monde sous forme de normes. Actes juridiques, règles de navigation fluviale, principes de « notification d’occupation » : derrière la brutalité coloniale, une bureaucratie qui se voulait rationnelle. « Le paradoxe, souligne Bebey Etamé, c’est que cette rationalité administrative est encore aujourd’hui une langue commune des relations internationales ».
Blandeau Djoumessu, juriste, lui, déplace le débat vers le présent. Il interroge la persistance de certaines architectures régionales africaines, parfois encore contraintes de composer avec des frontières héritées « plus performantes pour contrôler que pour relier ». Sans tomber dans la nostalgie victimaire, il appelle à distinguer héritage subi et héritage réapproprié. Car, rappelle-t-il, « l’histoire ne disparaît pas quand on la dénonce : elle change seulement de place dans les outils d’analyse ».
Du côté des historiens des idées, on s’attarde sur une autre dimension : la production de savoir. La conférence de Berlin, dit Sidonie Nyangné, n’a pas seulement partagé des territoires, elle a aussi distribué des catégories : civilisé/non civilisé, administrable/non administrable, centre/périphérie. Des grilles de lecture qui ont longtemps survécu aux empires eux-mêmes. Et qui, aujourd’hui encore, continuent parfois de hanter les représentations médiatiques ou académiques de l’Afrique.
Dans ce théâtre académique, la Fondation Paul Ango Ela apparaît comme une scène volontairement choisie pour déplacer le regard : ni célébration, ni procès, mais tentative de réinterprétation. Le débat glisse alors vers une question plus sensible : comment écrire une histoire africaine qui ne soit ni une réaction permanente à Berlin, ni une amnésie volontaire ? Un intervenant résume l’esprit du panel avec une pointe d’ironie : « 1884 a produit des frontières. 2026 essaie de produire du sens. Entre les deux, il y a encore beaucoup de mises à jour à installer » Rires dans la salle. Mais aussi, cette impression diffuse que le vieux logiciel évoqué en ouverture n’a pas fini de solliciter les processeurs du présent.
Débats
Dans la salle, l’idée qui revient en boucle tient en une formule à peine voilée : le basculement d’un continent-objet vers un continent-sujet. Une rupture lente, inachevée, mais assumée. Et parfois formulée sans détour.
Pour l’historien Hubert Zanga Tabi, déjà intervenu lors de la session des exposés, il faut se méfier des illusions de sortie totale du passé. « On croit souvent que Berlin appartient au XIXe siècle. Mais ses effets sont contemporains, parce qu’ils ont été internalisés dans les pratiques politiques et administratives », explique-t-il. Et de reprendre sa métaphore désormais filée : celle d’un « logiciel en arrière-plan », qui continue d’influencer les systèmes sans qu’on en ait toujours conscience. Mais cette fois, il nuance davantage : « La mise à jour est en cours. Elle est lente, fragmentée, mais réelle. »
Un diplomate présent dans le public insiste, lui, sur le changement d’échelle. L’Afrique, dit-il, n’est plus périphérique dans les calculs stratégiques mondiaux. Elle est devenue une variable centrale. « Les ressources critiques, les transitions énergétiques, les routes commerciales, tout converge vers le continent. La question n’est plus de savoir si l’Afrique compte, mais comment elle compte », affirme-t-il. Une manière diplomatique de dire que les rivalités globales ne se jouent plus seulement autour de l’Afrique, mais aussi à partir d’elle.
Le débat glisse alors vers les dynamiques économiques. Denis Yimga, économiste, rappelle que la mise en œuvre progressive de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) constitue l’un des marqueurs les plus visibles de cette recomposition. Non sans prudence : « L’intégration est un projet politique autant qu’économique. Elle se heurte encore à des inerties fortes, à des intérêts nationaux parfois divergents. Mais elle dessine une direction. » Pour lui, la ZLECAf n’est pas seulement un mécanisme commercial : c’est une tentative de fabriquer un marché intérieur à l’échelle d’un continent longtemps fragmenté.
Nuances
Sur le terrain diplomatique, un autre intervenant souligne la diversification accélérée des partenariats africains. Chine, Inde, Turquie, pays du Golfe, mais aussi recomposition des relations avec l’Europe et les États-Unis : « Nous ne sommes plus dans un schéma unique de dépendance, mais dans une logique de multi-alliances, parfois concurrentes, parfois complémentaires », explique-t-il. Une lecture qui fait écho à une transformation profonde : la fin du monopole symbolique des anciennes puissances coloniales dans la définition des priorités africaines.
Mais c’est peut-être sur le plan générationnel que la discussion est plus incisive. Une jeune politologue parle d’une « nouvelle grammaire africaine du pouvoir », portée par des acteurs multiples : États, entreprises, startups, diasporas, mouvements citoyens. « Ce qui change, ce n’est pas seulement qui décide, mais comment on décide », résume-t-elle. L’accent est mis sur des notions longtemps périphériques dans les discours institutionnels : souveraineté technologique, sécurité climatique, urbanisation accélérée, gouvernance locale.
Dans la salle, un expert en géopolitique insiste sur un point souvent négligé : la capacité du continent à produire ses propres cadres d’analyse. « L’Afrique n’est pas seulement un espace d’application des théories venues d’ailleurs. Elle devient un lieu de production conceptuelle », affirme-t-il, évoquant les centres de recherche, les universités et les Think Thanks africains en expansion. Une manière de dire que la bataille des idées accompagne celle des ressources.
Le débat revient régulièrement à Berlin, comme un fil de tension. Non pas pour s’y enfermer, mais pour mieux s’en détacher. Un intervenant résume ce paradoxe : « Berlin a produit des frontières. L’Afrique de 2026 produit des connexions ». La formule claque, sans effacer les réalités plus rugueuses : frontières encore actives, conflits persistants, déséquilibres économiques.
Mais l’impression dominante reste celle d’un déplacement. Non pas une rupture nette, mais une recomposition progressive des positions. L’Afrique, dans ce récit, n’est plus un décor des rivalités mondiales. Elle en devient l’un des centres de gravité.
En clôture, un dernier intervenant tente une synthèse moins académique que politique : « Nous sommes passés d’un continent dessiné par d’autres à un continent qui tente de redessiner le monde avec les autres. Et parfois contre les autres. » Silence bref. Puis quelques applaudissements.
À la Fondation Paul Ango Ela, Berlin n’a pas été effacé. Il a été remis en circulation, comme un repère critique. Mais le regard, lui, s’est déplacé ailleurs : vers une Afrique qui ne se contente plus d’être relue, mais qui s’écrit en temps réel dans les fractures et les recompositions de l’ordre global.
Jean-René Meva’a Amougou
Berlin n’est plus une date…
C’est une cicatrice. Un peu plus de 140 ans après la conférence qui a découpé l’Afrique comme une carte postale mal pliée, le continent continue d’habiter ce geste inaugural : celui d’une géographie imposée, d’une souveraineté confisquée, d’un monde pensé sans lui.
Mais attention aux lectures paresseuses. L’Afrique n’est pas un musée du colonialisme. Elle est devenue un champ de forces. Les frontières héritées existent toujours, oui, mais elles ne disent plus toute la vérité. Elles cohabitent avec des circulations nouvelles, des marchés intégrés en gestation, des diplomaties tous azimuts.
De Berlin à Brazzaville, l’histoire coloniale a bifurqué sans jamais se renier. Brazzaville 1944, dans l’ombre de la guerre mondiale, avait déjà senti le sol trembler : réformer pour durer, aménager pour survivre. L’empire ne se pensait pas encore en disparition, mais il commençait à négocier avec sa propre fin.
Aujourd’hui, c’est une autre négociation qui s’ouvre. L’Afrique centrale en est un laboratoire brutal. Richesses stratégiques, fragilités politiques, interventions extérieures multiples : tout s’y superpose. L’héritage de Berlin n’explique pas tout, mais il structure encore les lignes de fracture, les réflexes sécuritaires, les souverainetés inquiètes.
Pendant ce temps, le monde a changé d’échelle. La Chine, l’Inde, les États du Golfe, l’Europe et les États-Unis ne « partagent » plus l’Afrique : ils y rivalisent. Le vocabulaire a changé, pas les appétits. Simplement, l’Afrique n’est plus silencieuse dans ce théâtre.
La ZLECAf, les organisations régionales, les diplomaties africaines tentent de renverser la perspective : ne plus subir l’intégration du dehors, mais fabriquer l’intégration du dedans. Lentement. Inégalement. Parfois douloureusement.
Berlin voulait organiser un partage. L’Afrique d’aujourd’hui cherche une recomposition. Entre les deux, un vertige : celui d’un continent qui ne se contente plus d’hériter, mais qui conteste, négocie, réinvente.
Reste une question brutale : et si le véritable héritage de Berlin n’était pas les frontières, mais l’idée même que l’Afrique devait être définie depuis l’extérieur ? La réponse, elle, n’est plus écrite à Berlin. Dans ce basculement, les capitales africaines ne demandent plus la permission d’exister. Elles exigent d’être des centres de décision, pas des périphéries. Et c’est peut-être là que Berlin s’effondre vraiment : dans le refus contemporain de son récit.



