Ekang : la revanche culturelle d’un peuple en mouvement

À travers festivals, rites, palabres et rythmes, la communauté relance une vaste offensive culturelle entre le Cameroun et la diaspora. Objectif : transmettre une identité que la modernité menace d’effacer.

De Mbalmayo (Nyonga-er- So’o) à Ris-Orangis (( France), en passant par Yaoundé (Mfoundi), des cases ancestrales aux scènes modernes du bikutsi, le peuple Ekang orchestre depuis plusieurs mois une spectaculaire reconquête culturelle. Derrière les festivals, les palabres et les tambours, une bataille plus profonde se joue : sauver la mémoire avant qu’elle ne se dissolve dans le bruit du monde contemporain.
Le 30 mai prochain, la Maison du Parti de Mbalmayo deviendra ainsi le cœur battant d’une vaste célébration identitaire présentée comme « le grand rendez-vous du peuple Ekang ». Mais derrière les affiches festives et les appels à l’unité, les organisateurs revendiquent surtout un acte de transmission. Ici, il ne s’agit pas seulement de danser le bikutsi ou d’exhiber des costumes traditionnels : il est question de réapprendre à raconter une histoire commune.
Dans les réunions préparatoires, un même constat revient avec insistance : la mondialisation avance plus vite que la mémoire. Les anciens parlent de langues qui s’effacent dans les foyers urbains, de proverbes oubliés, de rites que beaucoup de jeunes connaissent désormais moins que les tendances des réseaux sociaux. Pour plusieurs notables impliqués dans l’organisation, l’urgence culturelle est devenue presque civilisationnelle.
Ambiance
Sous les chapiteaux en montage à Mbalmayo, les discussions dépassent largement le folklore. On y évoque les alliances familiales, les systèmes de solidarité traditionnelle, les savoirs ancestraux et le rôle historique des autorités coutumières dans l’équilibre communautaire. Les organisateurs promettent des échanges intergénérationnels, des contes, des démonstrations artisanales et des espaces de réflexion sur l’avenir des peuples Ekang dans un monde globalisé.
Le phénomène dépasse d’ailleurs largement les frontières camerounaises. Depuis plusieurs années, les initiatives culturelles Ekang se multiplient entre le Cameroun, le Gabon, la Guinée équatoriale et les diasporas européennes. Le Festival Ekang Mbolo Ya Eurocam, attendu le 27 juin prochain à Ris-Orangis en France, prolonge cette même dynamique de réappropriation culturelle.Là-bas aussi, la transmission est devenue un mot d’ordre. Les organisateurs parlent d’identité mobile, capable de voyager sans se dissoudre. Dans les documents de présentation du festival, la forêt équatoriale apparaît comme un symbole de résistance culturelle face à l’uniformisation du monde. Les chants, les danses et les récits ancestraux sont décrits comme des outils de cohésion pour des communautés dispersées par les migrations et les réalités économiques.
Autour de la fondatrice Nna Gisèle Elono, les bénévoles préparent déjà concerts, espaces gastronomiques, expositions artisanales et débats sur la place des jeunes générations dans la continuité culturelle Ekang. Plusieurs membres du comité regrettent qu’une partie des enfants nés en diaspora maîtrise davantage les codes numériques mondiaux que les langues ou les proverbes hérités des villages ancestraux.
Cette inquiétude linguistique traverse désormais presque toutes les rencontres culturelles Ekang. Dans de nombreuses familles urbaines, l’ewondo, le bulu ou le fang reculent progressivement face au français, à l’anglais et aux usages numériques mondialisés. Pour les promoteurs de ces événements, perdre la langue reviendrait à perdre progressivement la mémoire collective elle-même.
C’est dans cet esprit que se prépare également le prochain Festival Ongola Ewondo, annoncé pour octobre sous le haut patronage du président de la République. Présenté comme une grande vitrine culturelle des peuples Ekang, l’événement ambitionne de réunir chercheurs, artistes, chefs traditionnels et responsables administratifs autour de la question de la sauvegarde patrimoniale.
La première édition, organisée en 2018, avait déjà marqué les esprits par sa forte mobilisation populaire et par l’intensité des débats identitaires qu’elle avait suscités. Plusieurs universitaires y avaient plaidé pour une meilleure documentation des traditions orales tandis que des autorités coutumières réclamaient la création d’un espace permanent consacré à la mémoire Ekang.
C’est justement de cette réflexion qu’est né le projet du futur Palais Culturel Ekang. Pensé comme un sanctuaire de mémoire et de transmission, il devrait accueillir archives, conférences, expositions et activités pédagogiques. Pour ses promoteurs, il ne s’agira pas seulement d’un bâtiment culturel, mais d’un pont symbolique entre les anciens et les générations futures.
Dans les coulisses…
Des équipes travaillent certes sur les questions de logistique, de sécurité ou de programmation artistique, mais elles défendent surtout une ambition plus politique : replacer la culture au centre du débat public. Plusieurs coordinateurs refusent que les traditions soient réduites à des accessoires décoratifs destinés aux cérémonies officielles. Pour eux, la culture constitue aussi un instrument de cohésion sociale, d’éducation et même de développement.
Les organisateurs insistent cependant sur un point sensible : défendre les racines sans transformer l’identité en frontière. Dans les ateliers préparatoires, les notions de dialogue, de coexistence et d’ouverture reviennent constamment. Les promoteurs rappellent volontiers que l’histoire des peuples Ekang s’est toujours construite dans les échanges, les circulations et les contacts avec d’autres communautés.
À Mbalmayo, certains habitants voient déjà dans la rencontre du 30 mai une manière de réparer des liens sociaux fragilisés par les tensions économiques et les fractures politiques. Beaucoup y lisent le besoin de se retrouver autour d’une parole commune, loin des affrontements partisans et des crispations du quotidien.
Les artistes comptent eux aussi jouer un rôle central dans cette reconquête mémorielle. Plusieurs musiciens annoncés promettent des prestations mêlant rythmes traditionnels et sonorités modernes afin de démontrer qu’une culture vivante peut évoluer sans renier son âme. Car derrière les tambours et les chorégraphies, le bikutsi demeure aussi un espace ancien de critique sociale, de parole populaire et de mémoire collective.
À mesure que s’approchent les grands rendez-vous culturels annoncés entre Mbalmayo, Ris-Orangis et Yaoundé, une impression domine : le peuple Ekang tente aujourd’hui de reprendre possession de son propre récit. Dans un contexte national souvent traversé par les crispations identitaires, les promoteurs de ces initiatives veulent croire que la culture peut encore servir de passerelle plutôt que de ligne de fracture.
Entre les tambours de Mbalmayo, les chants de la diaspora et les ambitions du futur Palais Culturel Ekang, une conviction semble désormais circuler comme un mot d’ordre silencieux : les racines ne survivent pas parce qu’on les célèbre une fois l’an, mais parce qu’on accepte de les transmettre, de les parler et de les vivre au quotidien.
Jean-René Meva’a Amougou



