Gouvernance politique/ Diaspora : le Cameroun en procès en France

Une tribune publiée dans le quotidien français Libération le vendredi 9 octobre 2026 par onze personnalités camerounaises de la diaspora, suivie d’une manifestation devant l’ambassade du Cameroun à Paris le samedi 10 octobre dernier, ravivent les débats sur la gouvernance et les mécanismes de transition politique. Entre appels au respect de la Constitution, critiques de la situation nationale et demandes de réformes, plusieurs voix se sont exprimées publiquement.

Le débat sur la gouvernance du Cameroun connait un nouveau développement à travers une double initiative portée par des membres de la diaspora camerounaise. D’une part, onze personnalités camerounaises issues du monde universitaire, juridique, médiatique et économique publient une tribune appelant à une réflexion sur le fonctionnement des institutions. D’autre part, des militants de la diaspora se rassemblent à Paris pour exprimer leurs préoccupations concernant la situation politique et sociale du pays.
« Le Cameroun doit préparer l’avenir dans le respect de la Constitution»
Parmi les signataires de la tribune figurent notamment l’historien et politologue Achille Mbembe, l’avocat Akere Muna, la journaliste Marie-Roger Biloa, le cinéaste Jean-Pierre Bekolo, les journalistes Mimi Mefo et Haman Mana, ainsi que plusieurs experts et acteurs de la société civile.
Dans leur texte, ils estiment que le Cameroun doit engager une réflexion sereine sur les mécanismes institutionnels prévus par la Constitution. « Préparer la gestion de la vacance n’est pas un acte de rupture avec l’ordre constitutionnel. C’est au contraire la condition de son plein rétablissement », écrivent-ils. Pour les auteurs, la question n’est pas de provoquer une crise politique mais d’anticiper les éventuels défis institutionnels afin de garantir la continuité de l’État. « Le respect du cadre constitutionnel de l’intérim n’est pas négociable et aucun arrangement de circonstance ne peut s’y substituer », affirment-ils.
Les signataires plaident également pour un calendrier électoral clairement défini et pour des mécanismes capables de renforcer la confiance dans le processus électoral.
Une transition inclusive
Les auteurs de la tribune insistent aussi sur la nécessité d’associer toutes les composantes du pays à toute évolution politique majeure. « Une transition conduite dans une seule langue, par une seule composante de la nation ou par le seul parti au pouvoir ne serait pas une transition camerounaise », soulignent-ils. Ils estiment que la diversité linguistique, culturelle et politique du Cameroun doit être prise en compte dans toute réflexion sur l’avenir institutionnel.
Les signataires appellent également à la neutralité des institutions régaliennes. « Les forces de défense et de sécurité, la justice et l’administration doivent demeurer au service de la nation toute entière », écrivent-ils.
Nécessité d’anticiper
Pour justifier leur démarche, les auteurs de la tribune évoquent plusieurs précédents observés sur le continent africain. « Plus le constat d’une incapacité à gouverner est différé, plus la sortie de crise devient brutale et incertaine », estiment-ils. À leurs yeux, les expériences de plusieurs pays africains montrent l’importance de préparer les successions politiques dans un cadre institutionnel clair afin d’éviter des situations de blocage ou d’instabilité. « Le Cameroun a la possibilité et l’obligation de ne pas répéter certains scénarios observés ailleurs », soutiennent-ils.
Au lendemain de la publication de cette tribune, plusieurs militants se retrouvent devant l’ambassade du Cameroun à Paris à l’initiative de la Diaspora camerounaise combattante pour le changement. Dans une déclaration publique, les organisateurs expliquent les raisons de leur mobilisation. « Nous sommes rassemblés avec ferveur, dignité et détermination pour porter la voix des sans-voix et briser le mur du silence », déclarent les manifestants.
Les participants dénoncent ce qu’ils considèrent comme un déficit de gouvernance et une dégradation des conditions de vie de nombreux Camerounais. « Face à la dérive dictatoriale qui consume notre pays, nous disons un non définitif aux hold-up électoraux », affirment-ils.
Les préoccupations des populations
Au cours du rassemblement, plusieurs intervenants évoquent les difficultés auxquelles font face les populations. Les manifestants citent les problèmes d’accès à l’eau potable et à l’électricité, les difficultés du système de santé, l’état des infrastructures routières, le chômage des jeunes ainsi que les questions sécuritaires. « Le degré de délabrement de la vie socio-économique et politique du Cameroun est devenu préoccupant », estiment les organisateurs dans leur déclaration.
Pour eux, ces difficultés nécessitent des réponses politiques et institutionnelles fortes.
Parmi les revendications formulées lors du rassemblement figure la demande de réformes destinées à renforcer les institutions démocratiques. Les manifestants demandent également la libération des personnes qu’ils qualifient de prisonniers politiques ou d’opinion. « Nous appelons à la libération immédiate et sans condition de tous les prisonniers politiques et prisonniers d’opinion » déclarent-ils. Ils demandent par ailleurs la mise en place d’enquêtes indépendantes sur plusieurs affaires ayant suscité l’émotion de l’opinion publique.
Même préoccupation
Si la tribune des intellectuels et la mobilisation parisienne diffèrent dans leur ton et leurs objectifs immédiats, elles traduisent toutes deux une volonté d’intervenir dans le débat public sur l’avenir du pays. Là où les signataires de la tribune privilégient une approche institutionnelle centrée sur le respect de la Constitution, les mouvements militants de la diaspora adoptent un discours davantage orienté vers la contestation politique et les revendications de changement. Cette diversité de positions reflète les sensibilités qui coexistent au sein de la diaspora camerounaise. « La question de la gouvernance, de la succession politique et du fonctionnement des institutions est devenue un sujet majeur dans les discussions sur l’avenir du Cameroun. Les réponses proposées varient, mais les préoccupations existent », observent les manifestants.
À la suite de ces prises de position, aucune réponse officielle détaillée n’a été apportée aux arguments développés dans la tribune ou aux revendications exprimées lors du rassemblement parisien.
Les autorités ont régulièrement défendu par le passé le fonctionnement normal des institutions et la légitimité des processus électoraux organisés dans le pays. Plusieurs responsables du parti au pouvoir ont également rejeté les accusations de crise institutionnelle portées par certains acteurs de l’opposition ou de la diaspora.
Pour les auteurs de la tribune comme pour les manifestants réunis à Paris, le débat ne fait cependant que commencer. « Reconnaître les réalités institutionnelles est un acte de responsabilité envers les générations présentes et futures », écrivent les signataires du texte publié dans Libération.
De leur côté, les militants de la diaspora promettent de maintenir la pression. « Le peuple camerounais doit rester mobilisé pour défendre ses droits et ses aspirations », déclarent-ils au terme du rassemblement.
Alors que le Cameroun poursuit son cheminement politique dans un contexte national et régional marqué par de nombreuses attentes, ces différentes prises de parole montrent que les questions liées à la gouvernance, à la représentation politique et à l’avenir des institutions demeurent au cœur des préoccupations d’une partie de la diaspora et de la société civile.



