LAMIDAT DE NGAOUNDERE : le trône qui transcende les ethnies
Le trentenaire de Sa Majesté Mohamadou Hayatou Issa a offert bien plus qu’une fête de cour. L’intronisation d’un dignitaire originaire du Sud comme Ambassadeur plénipotentiaire du Lamidat a transformé la cérémonie en acte politique au sens noble du terme. Un signal rare, dans un Cameroun où la fracture Nord-Sud reste une réalité silencieuse.

Ngaoundéré, 29 mai 2026. Dès les premières heures du matin, la cour du Lamidat bruissait d’une activité inhabituelle. Burnous brodés, boubous immaculés, tenues de grand apparat côtoyaient les costumes-cravate des officiels venus de Yaoundé. Sous les nattes tendues pour abriter les invités du soleil de l’Adamaoua, des griots récitaient en fulfulde les généalogies et les hauts faits des ancêtres. L’atmosphère conjuguait la rigueur protocolaire d’une cérémonie d’État et la chaleur d’une fête de famille élargie à tout un peuple.
La journée marquait officiellement le lancement des festivités du trentenaire de Sa Majesté Mohamadou Hayatou Issa. Trente ans sur le trône d’un lamidat qui, depuis le XIXe siècle, incarne une autorité à la fois spirituelle, politique et sociale dans la région de l’Adamaoua. Mais c’est un acte en apparence protocolaire qui a concentré tous les regards : l’intronisation de Sarki Fada Oyono Elemva Jr., originaire de Zoameyong, dans la Région du Sud, au rang d’Ambassadeur plénipotentiaire du Lamidat.
Pour Adamou Hamidou, commerçant installé depuis vingt ans à Ngaoundéré et témoin de la cérémonie, le sens du geste ne fait aucun doute. « Quand un Lamido peul intronise un fils du Sud, il envoie un message à tout le pays. Ici, nous avons toujours su vivre ensemble. Mais le dire officiellement, devant les autorités, c’est autre chose ».
Ibrahim Mohamadou, étudiant en histoire à l’Université de Ngaoundéré, nuance toutefois l’enthousiasme ambiant. « C’est un beau geste, mais un geste reste un geste. Ce qui compte, c’est ce qu’Oyono Elemva Jr. va concrètement faire de ce titre. Est-ce qu’il aura des moyens, des missions définies, un ancrage institutionnel réel ? ». La question mérite d’être posée. Le titre d’Ambassadeur plénipotentiaire d’un lamidat n’a pas d’existence dans le droit camerounais. Il relève de la prérogative coutumière, ce qui lui confère une portée symbolique forte mais une portée juridique nulle. Une réalité que le Gouverneur de l’Adamaoua, El Hadj Kildadi Taguiéké Boukar, présent à la cérémonie, n’a pas ignorée dans son allocution, en appelant à ce que les gestes de fraternité trouvent des prolongements dans les politiques publiques.
Pour le Dr Fadimatou Wanké, chercheuse en anthropologie politique, cette intronisation s’inscrit dans une longue tradition de diplomatie coutumière. « Les lamibé ont toujours intégré des étrangers à leur cour pour élargir leur réseau d’influence. Ce n’est pas nouveau. Ce qui est nouveau, c’est que cela se fait aujourd’hui sous les caméras, avec une lecture nationale explicite. Le Lamidat se positionne comme un acteur du vivre-ensemble au moment où l’État peine parfois à l’incarner ».
La présence de la championne olympique Françoise Mbango, originaire elle aussi des régions du Sud, a renforcé cette dimension symbolique. Sa venue à Ngaoundéré, saluée par une foule enthousiaste, a semblé illustrer en chair et en os la thèse que le Lamidat entendait défendre : l’Adamaoua appartient à tous les Camerounais.
Au-delà de la mise en scène, le trentenaire pose des questions de fond sur le rôle des chefferies traditionnelles dans un Cameroun en mutation. Depuis son intronisation en 1996, Sa Majesté Mohamadou Hayatou Issa a traversé des décennies de tensions politiques, de crises sécuritaires et de bouleversements sociaux. Mais des voix, discrètes, rappellent que la réconciliation ne saurait être l’apanage d’une seule institution. « Le Lamidat fait ce qu’il peut », concède Adamou Hamidou. « Mais les inégalités entre le Nord et le Sud du pays, elles, ne se règlent pas avec une cérémonie ».
Tom.



