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Martin Essis : l’homme qui chantait la Bible

Il est parti comme il a vécu: dans la discrétion

Il y a sept ans que Martin Essis tirait sa révérence, en toute discrétion, fidèle à ce qu’il avait toujours été: un homme de profondeur plus que d’apparence. N’ayant pas appris son décès à temps, je n’ai pas pu lui rendre hommage au moment opportun. Cette absence m’est longtemps restée en travers de la gorge. Je voudrais aujourd’hui réparer ce silence involontaire et dire, avec gratitude et affection, ce que cet homme a représenté pour moi et pour tant d’autres.

C’est sa nièce, Justine Agness Soumahoro, qui m’avait mis en contact avec lui. Elle m’avait informé qu’il se trouvait à Paris pour des soins médicaux. Après un premier échange téléphonique, chaleureux et direct, je trouvai le temps d’aller lui rendre visite. Il louait un appartement non loin du canal Saint-Martin, dans ce quartier parisien à la fois vivant et discret. Il était accompagné de son épouse, Henriette, présence attentive et bienveillante à ses côtés.

Dès les premières minutes, la confiance s’installa naturellement entre nous. Il avait cette manière d’accueillir l’autre sans méfiance, avec une curiosité sereine. Nous nous mîmes à échanger à bâtons rompus, comme si nous nous connaissions depuis longtemps. Cet après-midi-là fut pour moi une révélation. J’appris qu’il avait été envoyé à Rome pour sa préparation à la prêtrise. Dans la Ville éternelle, il avait eu pour condisciple le futur cardinal Laurent Monsengwo Pasinya (RDC). Cette proximité avec une figure majeure de l’Église africaine m’impressionna, mais lui en parlait avec simplicité, sans chercher à se grandir par association.

Il me confia aussi qu’il avait finalement choisi de ne pas aller jusqu’au bout du chemin sacerdotal, décision qui causa une grande souffrance à Mgr Bernard Yago, alors archevêque d’Abidjan. Ce renoncement n’avait rien d’un caprice. Il s’agissait d’un discernement douloureux, mûri dans la prière et la réflexion. Après Rome, il se rendit à Strasbourg pour entreprendre des études en économie. Ce tournant académique marqua une nouvelle étape de sa vie.

De retour en Côte d’Ivoire, il enseigna pendant quelques années avant de devenir doyen de la faculté de sciences économiques d’Abidjan. Il exerça ensuite des responsabilités au sein d’une entreprise française, mettant son expertise au service du développement économique. Mais, même dans ces fonctions prestigieuses, il ne perdit jamais son humilité ni son sens du service. Il parlait de ses succès avec la même retenue qu’il évoquait ses épreuves.

Lors d’une autre visite, il me parla longuement de son engagement au sein du conseil d’administration de la fondation de la cathédrale Saint-Paul d’Abidjan. Il y siégeait aux côtés de Charles Donwahi et d’autres personnalités engagées. Selon lui, la fondation fonctionnait efficacement jusqu’à ce qu’un nouvel évêque décide de remplacer l’équipe dirigée par Donwahi. Il ne parlait pas avec amertume, mais avec une lucidité tranquille sur les fragilités institutionnelles et humaines qui traversent toute organisation.

Il me raconta également le projet ambitieux de création d’une banque catholique. Cette initiative, prise par un groupe de fidèles laïcs dont Léon Naka, visait à contribuer à l’autonomie financière de l’Église catholique en Côte d’Ivoire, afin qu’elle puisse soutenir ses œuvres sociales, éducatives et pastorales sans dépendre excessivement d’aides extérieures. L’idée était visionnaire. Après un accueil favorable dans le diocèse de Grand-Bassam, le projet fut brutalement stoppé dans un autre diocèse, dont l’évêque aurait posé cette question désarmante: « Tout ça est intéressant, mais moi, qu’est-ce que je gagne dedans ? » Cette phrase le marqua profondément. Elle symbolisait, à ses yeux, le décalage entre l’idéal ecclésial et certaines réalités humaines.

Quand je venais à Abidjan, je ne manquais jamais de m’arrêter chez lui, à la Riviera II. Ces visites étaient des moments privilégiés. J’avais du mal à me séparer de lui tant l’entendre évoquer les faits anciens de notre pays et de l’Église m’enrichissait. Il possédait une mémoire impressionnante. Il racontait, analysait, contextualisait, toujours avec mesure.

Impossible d’évoquer Martin Essis sans parler de sa plus grande passion: la Bible chantée. Lorsqu’on venait chez lui, il était difficile qu’il n’en parle pas. Il avait composé des chants religieux catholiques et s’était investi comme maître de chœur. Il m’offrit quelques CD-ROM de ses compositions, fruits d’un travail patient et inspiré. Pour lui, la musique sacrée n’était pas un hobby, mais une forme de prière. Chanter la Parole de Dieu, c’était la rendre vivante, audible, mémorable.

Cet homme, qui savait écouter et qui élevait rarement la voix, n’acceptait cependant ni l’injustice ni le mépris. Il pouvait être ferme lorsque sa dignité était en jeu. Il me raconta un épisode survenu en 1990, lors d’une cérémonie à la présidence de la République. Henriette Dagri Diabaté l’avait présenté à Alassane Ouattara. Celui-ci l’avait salué sans même le regarder. Le geste, apparemment banal, l’avait profondément blessé. Non par orgueil, mais parce qu’il y voyait un manque de considération élémentaire. Il croyait au respect, à la reconnaissance mutuelle, à la dignité de chaque personne.

Au plan politique, il milita dans le parti de Mel Théodore. Je m’attendais à le voir plutôt au Front populaire ivoirien (FPI) de Laurent Gbagbo, tant sa personnalité semblait correspondre à une certaine culture de la discrétion et de la réflexion. Mais ses choix lui appartenaient et il les assumait sans prosélytisme. Essis Martin n’était pas un homme de tribune tapageuse. Il préférait l’engagement mesuré, cohérent avec sa conscience.

Il ne courait pas après les honneurs ni les médailles. Les titres l’intéressaient peu. Ce qu’il aimait profondément et sincèrement, c’était l’Église. Son engagement paroissial, son service comme maître de chœur, la composition de chants liturgiques étaient pour lui une manière de remercier l’Église pour ce qu’elle lui avait donné. Il estimait lui devoir beaucoup: sa formation, sa foi, son sens du bien commun. Servir était sa manière de rendre ce qu’il avait reçu.

Sept ans après son départ, je mesure davantage la chance que j’ai eue de le connaître. Les hommes comme lui ne font pas de bruit, mais ils laissent une empreinte durable. Ils ne cherchent pas la lumière des projecteurs, mais ils éclairent silencieusement ceux qui croisent leur route. Martin Essis appartenait à cette catégorie rare, celle des bâtisseurs discrets.

Puisse cet hommage tardif combler un peu le silence qui a accompagné son départ ! Puisse-t-il rappeler à ceux qui l’ont connu que la grandeur ne se mesure pas au vacarme, mais à la profondeur du cœur et à la fidélité aux convictions ! Quant à moi, je garde de lui l’image d’un homme droit, cultivé, passionné par la Parole de Dieu et attaché à la dignité humaine. Et je lui dis, avec reconnaissance: merci.

Jean-Claude Djéréké

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