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Pr Youssouf Nvuh Njoya : “un système d’anticipation et d’analyse de risque ce n’est pas un luxe administrative”

pour le Coordonnateur adjoint du Master Economie de la santé à l’université de Yaoundé II, l’Afrique centrale doit tabler sur l’opérationnabilité et rattraper son retard en matière de veille.

Doit-on craindre de nouvelles pénuries de pétrole avec la guerre dans le Moyen-Orient? N’est-ce pas une malediction pour l’Afrique centrale qui a précédemment ressenti les effets du co nflit russo-ukrainien?

Oui, il faut craindre des tensions d’approvisionnement. Pas de façon uniforme pour tous les Etats de la sous region mais la menace est réelle et elle est déjà partiellement visible. Pourquoi cette fragilité, me dire-vous? Elle tient à deux réalités que la crise vient remettre ici en lumière. Le premier facteur c’est la géographie des approvisionnements. L’Afrique centrale depend Presque entièrement des produits raffinés importés par port maritime et donc lorsque les routes maritimes se perturbent et les délais s’allongent, les coûts de fret explosent et les cargaisons se raréfient. Le port de Douala est le poumon de toute la region. Ce qui le fragilise fragilisera aussi le Cameroun, mais aussi des pays enclaves comme le Tchad, la RCA et une partie du Congo. Le deuxièle facteur, j’ai du mal à ne pas le souligner, nous produisons du brut mais nous importons également du carburant faute de capacité de rafinage suffisante. Ce qui nous expose aux alléeas mondiaux. Là où un Etat comme le Cameroun réussit à maintenir les prix à la pompe par la subvention, c’est le budget public qui absorbe ici le choc à la place du consommateur et la douleur est différée mais elle n’est pas absente. Et dans un context où lles finances publiques sont déjà sous pression. cette facture va s’alourdir silencieusement à chaque crise.

Quant à la malediction, je comprends pourquoi le mot circule, et je le refuse car une malediction on la subit. Or ce que nous vivons aujourd’hui, nous l’avons construit. La guerre russo-ukrainienne a perturbé les céréales et les engrais. Le détroit d’Ormuz perturbe les hydrocarbures raffinés. Le mécanisme est rigoureusement identique dans les deux cas. On a des Etats qui exportent la matière brute et qui réimportent ensuite au prix fort ce don’t leurs populations ont besoin. Ce n’est pas une fatalité géopolitique, c’est tout simplement le résultat de décennies d’absence de politique industrielle de transformation. Appeler ça une maledictions, c’est se donner une bonne raison de ne rien changer.

Quelle est l’importance d’un système d’anticipation et d’analyse des risques pour l’Afrique centrale?

Un système d’anticipation, ce n’est pas un luxe administrative. C’est ce qui sépare un Etat qui gère une crise de celui qui la subit. La difference entre les deux ne se mesure pas pendant la crise. Elle se mesure dans les mois et les années qui precedent cette crise. Cette crise était lisible dès la fin de 2025; on avait déjà les signaux qui s’accumulaient. Tout cela était documenté et c’était public et accessible. La question inconfortable donc n’est pas de savoir s ices signaux existaent. Elle est de savoir qui en Afrique centrale les lisait et qui les convertissait en une decision concrete et opérationnelle. Concrètement, un système d’anticipation tient à trois niveaux. Et sur chacun, le retard est reel. D’abord, il faut collecter l’information. Déjà en novembre 2025, trois mois avant la crise, on a la Cemac et la Commission africaine de l’énergie de l’Union africaine qui posaient encore les premières briques d’un système commun de statistiques énergétiques. On n’avait pas encore de données de base. C’est le point de depart et il n’était pas acquis. Ensuite au deuxième niveau, il faut analyser. C’est à dire transformer ces données en scénaris, identifier les seuils-tablettes, chiffrer les options. En clair, c’est cette capacité existe à l’Etat embryonnaire dans certaines institutions comme la BEAC notamment; mais elle n’est pas connectée à une function de decision opérationnelle. Enfin, il faut decider, constituer des stocks, diversifier les fournisseurs, engager le raffinage local. C’est là que tout se joue et c’est précisement ce qui manque. On par exemple le Gabon et le Guinée Equatoriale qui ont des capacités de raffinage partielles. Mais aucun Etat de la sous-région ne dispose d’un mécanisme qui articule ces trois niveaux de façon cohérente. Les pays qui absorbent le mieux cet état de choses sont ceux qui ont fait ce travail en amont, pas dans l’urgence. Et c’est ce que cette crise vient rendre visible, malheureusement brutalement.

La situation actuelle interpelle sur l’efficience des politiques regionals. Que manque-t-il à la sous-région?

Soyons précis sur ce que la Cemac peut ou ne peut pas faire, parce que la critique est souvent mal addressee. La Cemac n’a pas été conçue pour gérer un choc de pétrole. Ce n’est pas son mandat. Mais elle est censée produire quelque chose d’essentielle. La coordination qui évite que chaque Etat se retrouve seul face à la crise. C’est sur ce point précis que le bilan est mitigé. Où e nest la sous-région? Je dirai dans une position fragile, et pas seulement à cause du Détroit d’Ormuz; on note déjà que les financespubliques de la sous-région étaient déjà sous pression avant cette crise: le deficit budgétaire en 2004, la situation particulièrement tensue au Gabon et en RCA. On constate que les marges de manoeuvre sont étroites donc quand un choc externe arrive dans ce contexte, les Etats n’ont pas les ressources pour absorber sans dommage.

Ce qui manque, c’est plus difficile à dire sans tomber dans le catalogue. 30 ans de Cemac ont produit des textes, des sommets, des feuilles de route. Ils n’ont pas produit de stockage commun, ni de politiques d’approvisionnement mutulaisé, ni même de mécanismes qui s’enclenchent automatiquement quand les marchés déraillent. La réunion pour discuter d’un tel mécanisme est d’ailleurs prévu en novembre 2026 à Addis Abeba. Et vous vous voyez, cela servient neuf mois après la crise qu’il est censé prevenir. C’est encourageant que la discussion ait lieu mais c’est preoccupant qu’elle n’ait pas eu lieu avant. Mais le vrai obstacle n’est pas technique, les solutions existent. On peut parler par exemple de stockage mutualise, de politiques communes d’approvisionnement, d’interconnexion des réseaux pour ce citer que ceux-là. Le problème c’est que chaque Etat traite ses hydrocarbures comme un attribute de souveraineté qu’on ne partage pas, qu’on ne mutualise pas. Tant que cette posture ne change pas, les politiques regionales resteront ce qu’elles sont: à savoir des cadres bien rédigés, malheureusement avec peu de substances derrière.

Quid des forces et faiblesses de l’intelligence économique en Afrique centrale?

L’intelligence économique c’est la capacité à lire le monde avant que le monde vous lise. Collecter l’information stratégique, l’analyser pour decider mieux; pas après le choc, mais avant. En Afrique centrale, les forces existent et il faut le dire honnêtement, on a des économistes compétents, des chercheurs sérieux, des institutions comme la BEAC qui publie régulièrement des analyses macroéconomiques rigoureuses. D’ailleurs la reaction du gouvenement camerounais en mars 2026, avec la reprise en main des exportations via la CSPH, qui a permis de de maintenir les prix de la pompe malgré la flambée mondiale, montre une capacité de gestion de crise réelle qu’on a tendance à sous-estimer. Mais cependant les failles sont profondes. On peut en énoncer trois. La première c’est l’analyse de la decision qui ne se parle pas. On a des rapports qui existent, des recommandations mais elles restent généralement sans suite. Le svoir n’est pas véritablement câblé au pouvoir; et c’est là limite la plus frustrante parce qu’elle ne coute rien à corriger en théorie. La deuxième faille, c’est le cloisonnement. Chaque Etat surveille son périmètre sans se coordonner avec le voisin; Un exemple concrêt: en janvier 2026 par exemple, la marine camerounaise saisissait plus de 230 000 litres de carburant de contrebande au large de Limbé. Ce carburant venait forcément de quelque part et allait quelque part dans une économie régionale interconnectée que personne ne surveillait ensemble, l’intelliegne économique ne commence pas par scruter les marches du Golf, elle commence par comprendre persique. Elle commence par comprendre ce qui circule dans sa proper économie. Pour ce qui est de la troisième faille, qui est la plus structurelle, c’est l’information économique. Elle n’est pas traitée ici comme un actif stratégique. Dans les pays qui pratiquent sérieusement l’intelligence économique – comme la France avec ses pôles de compétitivité, ou la Chine avec se think thank d’Etat ou encore les USA avec leurs agencies spécialisées – l’information est protégée et partagées entre les institutions concernées et convertie en avantage. En Afrique centrale, elle est dispersée, mal archivée, souvent jalousement gardé dans silos administratifs qui ne communiquent pas entre eux; y compris même au sein d’un même Etat. Ce que cette crise vient reveller au fond c’est que l’intelligence éconnomique n’est pas encore une culture d’Etat dans la sous-région.

Interview menée par
Louise Nsana

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