Sauver le Bubinga : au bénéfice de l’État et des communautés
La surexploitation de cette essence précieuse a conduit à sa raréfaction au Cameroun. Ce qui conduit par la même occasion à une perte des cultures ancestrales des peuples de forêt. La problématique est au centre d’une étude présentée à Yaoundé le 5 mars 2026.

Le Cameroun dispose dorénavant d’une base d’informations utiles pour des décisions éclairées en matière de préservation et de valorisation du Bubinga. Cela est le résultat de deux années de recherche appliquée menées dans la région du Sud par le Centre de recherche pour l’environnement, le développement et les peuples autochtones en Afrique (CREDPAA), la commune de Lolodorf et l’Université catholique de Louvain. Il était question pour les chercheurs de proposer un nouveau modèle de préservation du Bubinga à côté des schémas classiques. «Les solutions généralement préconisées pour pérenniser les écosystèmes forestiers se réfèrent aux méthodes occidentales telles que la création d’aires protégées, la mise en place de nouvelles législations ou encore la régulation du commerce mondial. Pour les populations de Lolodorf-Bipindi, il est observé que les interdits traditionnels sont des moteurs bien plus puissants en matière de préservation environnementale que les législations en vigueur», renseigne l’équipe du projet. Lequel s’est ainsi attaché à comprendre et valoriser les coutumes et traditions qui incitent à respecter et préserver les espèces forestières. Les recherches – basées sur une immersion dans les communautés et des enquêtes auprès des autorités locales et d’autres acteurs forestiers – ont conduit à des opérations de recensement des pieds de Bubinga dans les forêts de Bipindi-Lolodorf. Le résultat en dit long sur le sort de cette essence. «Nous n’avons trouvé qu’une dizaine de tiges, parmi lesquelles deux rescapés de l’exploitation. Il s’agit du Bubinga de Ngovayang 2 et celui de Nkouamper I, qui n’ont pas cédé aux exploitants malgré leur gabarit», apprend-on.
Une espèce en voie de disparition
Le Bubinga, arbre centenaire pouvant atteindre 60 m de hauteur et 10 mètres de diamètres, est en voie de disparition au Cameroun. Ce qui soulève un problème dont la maitrise appelle à la combinaison de plusieurs facteurs. Lesquels touchent premièrement à la multiplication de cette espèce. «C’est une espèce qui met long. Elle a une croissance très lente et sa densité naturelle est faible. Cette espèce présente une multiplication hétérogène. La structure diamétrique permet de voir que dans certaines forêts il n’y a presque pas de petits Bubinga, il y a quelques moyens et quelques gros. Dans d’autres forêts, il y a quelques des petits mais pas de gros Bubinga. Mais dans aucune des forêts que nous avons eu à visiter, vous ne trouverez les petits, les moyens et les gros Bubinga. Cette espèce ne supporte pas la compétition. Il y a aussi un fait, pour que le Bubinga puisse se reproduire, il a besoin de certains animaux pour amener les graines loin. Sauf que la plupart des animaux qui étaient chargés de ce transport sont eux aussi en voie de disparition», explique le directeur de l’Ecole des Eaux et Forêts, Germain Mbock.
Ce projet qui vise à terme à repeupler les forêts des régions du Centre, du Sud et de l’Est de Bubinga s’aligne par ailleurs à l’idéal de préservation du patrimoine culturel matériel et immatériel des communautés ; le Bubinga étant au centre de pratiques rituelles et cultuelles des peuples Bantous et des pygmées Bakola/Bagielli. Entre rites de passage, rites de purification, culte des ancêtres, divination, conduite des palabres, rites de prospérité, désenvoutement, rites de fertilité, entre autres, le Bubinga a conquis au fil du temps une forte valeur socioculturelle pour les peuples des forêts. À cela, s’ajoutent d’importantes propriétés médicinales à portée physiques et métaphysiques. Toutes ces qualités ont permis au fil du temps d’accroitre l’intérêt autour du Bubinga. «La partie la plus facile à extraire c’est l’écorce. Sauf qu’avant, il y’ avait beaucoup de pieds de Bubinga, on ne s’acharnait pas sur un plant. Mais maintenant, non seulement on n’en trouve plus beaucoup, mais en plus de cela il y a des gens qui viennent de partout pour se procurer l’écorce de Bubinga. De ce fait, on s’acharne de plus en plus sur les pieds restants. La demande est devenue très forte de façon à faire davantage peser la menace de disparition du Bubinga», Jean Nke Ndih, coordonnateur du projet sur le terrain.
Au cœur d’une exploitation anarchique
L’exploitation commerciale autour du bois du Bubinga est la principale cause des menaces de cette espèce au Cameroun. Le phénomène examiné en profondeur mette au goût du jour les limites d’une protection du Bubinga à l’échelle gouvernementale ; ainsi que des niveaux de rentabilité pour l’État qui restent en deçà de la valeur réelle des grumes. «Le problème c’est comment assurer l’exploitation tout en assurant la durabilité écologique de cet arbre. Ce qu’on a observé c’est qu’on n’arrivait pas à distinguer les différentes espèces de Bubinga. Ce qui veut dire que le risque de confusion est élevé et sur le plan du commerce ça donne une situation très compliquée. Et c’est sur ce point que l’Annexe 2 de la Cites interpelle le Cameroun. Il y a un problème de cécité administrative qui peut être due au fait que soit les données ne sont pas bonnes et donc les rapports qui sont remontés ne sont pas tout à fait bons. Comme ils se focalisaient sur les espèces commerciales et qu’ils regardaient beaucoup les zones de forêt, une espèce qui se retrouvait sur la côte du Littoral avait très peu de chances d’être recensée. C’est pour cela que l’on se rend compte que les rapports publics disent que le Pelligriana (Bubinga de l’eau poussant dans la côte du Littoral) existe mais ils ne le décrivent pas. Et nulle part au Cameroun, on n’en retrouve un échantillon. Cette espèce est censée existée au Cameroun, mais elle n’a pas de code», énonce le directeur de l’École des Eaux et forêts, Germain Mbock, dans une liste non exhaustive des défaillances gouvernementales autour de l’encadrement de l’exploitation du Bubinga. «La conséquence c’est qu’on n’a pas de données commerciales désagrégées et c’est tout le système de traçabilité qui est mis en mal. Cela a une conséquence sur le marché, si vous prenez trois espèces et vous dites que c’est le Bubinga, on finit par censurer parce qu’on ne sait pas exactement ce que c’est. L’État lui-même n’avait pas une vue exacte de la valeur du Bubinga. Il est arrivé que la valeur imposée à la Douane soit fixée à 200 000FCFA alors que sur le terrain un arbre est vendu à plus de 800 000 FCFA», ajoute-t-il. Le Projet de recherche appliquée dans la forêt communale de Bipindi-Lolodorf s’adosse à la production d’une pépinière de 5000 plants de Bubinga destinés aux régions du Centre, du Sud et de l’Est.
Louise Nsana



