TABASKI 2026 : sur la Nationale N°1, les voyageurs paient le prix fort de la fête
Entassés à six dans une berline conçue pour quatre places, écrasés par la chaleur et les bagages, des milliers de voyageurs rallient le Grand Nord à l’approche de la Tabaski. Entre Ngaoundéré, Garoua et Maroua, la flambée des prix du transport interurbain révèle les limites criantes d’un réseau routier dégradé et l’impuissance des usagers face à la loi de l’offre et de la demande.

À l’entrée de la gare informelle de Ngaoundéré, les chargeurs ne négocient plus. « 20.000 francs pour Garoua. Quatre derrière. C’est à prendre ou à laisser ». Le ton est sec, presque mécanique. À quelques jours de la Aïd al-Adha, la pression sur les transports reliant le sud du pays aux régions septentrionales atteint son pic. À bord d’une vieille Toyota Carina E en partance pour Garoua, les corps s’entassent. Quatre passagers se compressent à l’arrière sur une banquette prévue pour trois personnes. Les sacs et cartons sont empilés au-dessus des épaules et entre les jambes. À l’avant, le chauffeur partage l’unique siège passager avec deux autres clients. Le véhicule s’élance dans une chaleur étouffante.
Sur la Nationale N°1, les kilomètres défilent lentement. Entre Ngaoundéré et Maroua, moins de 700 kilomètres de route peuvent nécessiter plus de douze heures de trajet. Le bitume, par endroits éventré, laisse apparaître d’immenses nids-de-poule que les habitués surnomment désormais des « nids d’éléphant ». Sous le soleil accablant de l’Extrême-Nord et du Nord, les véhicules zigzaguent dangereusement pour éviter les cratères. « Les bus sont encore plus lents », explique Abdouraman, commerçant rencontré à Garoua. « Avec les contrôles routiers et l’état de la route, un car de 70 places peut mettre plus de neuf heures entre Ngaoundéré et Garoua. Les petites voitures prennent plus de risques mais elles arrivent plus vite ».
Dans les agences de voyage classiques comme dans les gares clandestines, les tarifs ont brutalement augmenté. Le trajet Garoua-Maroua, habituellement fixé autour de 6.000 francs CFA, grimpe désormais à 10.000 francs. Les transporteurs invoquent presque systématiquement la hausse du carburant. « Le carburant coûte cher, les pièces aussi », se justifie Abdourahman, convoyeur sur l’axe Ngaoundéré-Garoua. « Pendant les fêtes, tout le monde veut voyager au même moment. Nous aussi, on s’adapte ».
Mais pour de nombreux voyageurs, cette explication masque une réalité plus profonde : la spéculation saisonnière. Chaque année, les fêtes de Aïd al-Adha et du Ramadan provoquent un important mouvement migratoire vers les régions septentrionales. Fonctionnaires, étudiants, commerçants et travailleurs installés à Douala, Yaoundé ou dans le Sud rejoignent leurs familles pour célébrer ces moments de communion religieuse. Résultat : la demande explose tandis que l’offre de transport reste insuffisante. « Nous sommes obligés de voyager, même à ce prix », soupire Mariama, enseignante revenant de Yaoundé pour passer la Tabaski à Maroua. « Quand vous avez déjà acheté les habits des enfants et préparé la fête, vous ne pouvez plus reculer ».
Pour le sociologue Francis Tabouli, ces flambées saisonnières traduisent surtout « l’absence d’une véritable régulation du transport interurbain et la fragilité des infrastructures reliant les régions septentrionales au reste du pays ». Selon lui, « les populations du Grand Nord subissent une double peine : l’éloignement géographique et le coût social de la mobilité ».
À cette fête de la Tabaski, les gares routières improvisées de Ngaoundéré, Garoua et Maroua continuent de se remplir dans une agitation permanente. Cris des chargeurs, moteurs surchauffés, négociations tendues, voyageurs épuisés : sur cet axe vital du septentrion camerounais, la fête commence souvent par une longue épreuve de route.
Tom.



