Mama Monica : l’art de converser avec les grossesses
À Avebe (Nyong-et-So’o, région du Centre), la vieille femme est précédée par sa capacité à faire des échographies à mains nues.

Avebe, sur l’axe Mbalmayo-Ebolowa, loin des écrans lumineux, des sondes électroniques et des salles carrelées des hôpitaux modernes, l’échographie a un autre visage. Ici, elle ne vibre pas, ne bippe pas, ne s’affiche pas sur un moniteur. Elle se pratique avec les mains, le silence et l’expérience. Et au cœur de cette pratique ancestrale se tient une femme : Mama Monica. Monique Mendana, que tous appellent simplement la « sage-femme »
Sans blouse, sans diplôme, sans formation académique, Mama Monica est pourtant capable, selon les femmes du village, de dire si l’enfant à naître sera un garçon ou une fille. Uniquement par la palpation du ventre, elle est également capable de détecter une grossesse gémellaire et le sexe des fœtus. Une pratique héritée de ses grands-parents, transmise oralement, patiemment, comme un legs invisible inscrit dans la mémoire Mvog-Man Zeh. Ici, le savoir ne se lit pas dans les livres : il se transmet par les gestes, l’observation et l’écoute du corps.
Sans machine
La consultation se fait simplement. Sur un vieux lit en raphia, parfois sous un arbre, parfois dans une petite case en terre battue. La femme enceinte s’allonge. Le silence s’installe. Les mains de Mama Monica entrent en scène. Elle commence par observer la posture, la respiration, la cambrure du dos. Puis ses paumes se posent sur le ventre, ses doigts glissent lentement, pressent légèrement, dessinent des cercles, suivent des lignes invisibles. Elle ferme parfois les yeux, comme pour mieux ressentir. « Le ventre parle. Il ne ment pas. Il faut seulement savoir l’écouter », dit-elle calmement.
Selon elle, la position du fœtus, la forme du ventre, la densité musculaire, les zones de tension, la réaction du corps de la mère et même la chaleur de certaines parties sont autant de signes. Elle parle de « côté fort », de « centre vivant », d’ « équilibre du poids » Après quelques minutes, elle annonce doucement : « C’est une fille ». Ou : « C’est un garçon ». « Ce sont des jumeaux ». « Ce sont des jumelles ». « Ce sont des faux jumeaux ». Sans machine. Sans image. Sans écran. Mais avec une conviction paisible.
Entre admiration populaire et scepticisme médical
Dans cet environnement marqué par la pauvreté, où l’accès aux soins est souvent difficile, cette pratique est largement appréciée. Elle est accessible, gratuite ou symboliquement rémunérée, proche des femmes, rassurante, humaine. Les médecins modernes, eux, oscillent entre scepticisme, prudence et curiosité. Pour certains, il s’agit de coïncidences ou d’intuition. Pour d’autres, ces pratiques révèlent surtout un fort lien de confiance sociale. « Il n’y a aucune base scientifique, mais il y a un vrai accompagnement psychologique, une présence, une écoute », confie Martin Abessolo, l’infirmier local.
La science doute, la tradition persiste
Les femmes témoignent sans détour : « Elle avait dit fille, et c’était une fille. Elle m’a rassurée quand j’avais des doutes », confesse Raissa Ebodé, 25 ans. « Elle touche le ventre comme une mère touche son enfant », affirme Annie Onambélé, 34 ans. Pour d’autres femmes, l’essentiel n’est pas la certitude du pronostic, mais le sentiment d’être une praticienne d’ autre genre. Ce d’autant plus que la quadragénaire n’a jamais été à l’école. Elle ne sait ni lire ni écrire. Mais elle sait observer, ressentir, écouter. Elle a appris auprès de ses grands-parents, guérisseurs traditionnels. Elle perpétue un héritage immatériel, transmis par la pratique, la mémoire et la répétition. « C’est ce que je dis à tout le monde », explique l’échographe traditionnelle, rappelant que « des médecins chinois, des étudiants en médecine, des associations de femmes et Onu-Femmes » l’ont déjà approchée pour « comprendre ».
Entre tradition et modernité
À écouter Monique Mendana, sa « méthode échographique » ne prétend pas remplacer la médecine moderne. La vieille dame ne revendique rien, ne combat pas la médecine moderne. « Chacun a sa voie. Moi, j’aide avec ce que je sais ». Pour elle, la méthode moderne existe à côté, dans un autre registre : celui de la culture, du lien social, de la transmission et du soin symbolique. Entre science et héritage, entre technologie et mémoire, Mama Monica incarne une autre manière d’accompagner la vie : Avec les mains, l’écoute, la patience et l’humanité.
André Gromyko Balla


