APE : les tarifs s’effacent, les défis s’entassent
Moins de douane, plus de concurrence : le Cameroun joue gros face à l’Union européenne.

70%. Le chiffre est discret, mais ses effets pourraient ne pas l’être. Depuis le 4 août, les produits européens relevant du groupe 3 voient leurs droits de douane démantelés à hauteur de 70 %. Ainsi en a décidé le gouvernement dans le cadre de la onzième phase de mise en œuvre de l’APE Cameroun-Union européenne. Les groupes 1 et 2, eux, ont déjà atteint le zéro tarifaire.
Derrière ce jargon de technocrates se cache une petite révolution douanière. Car le groupe 3 n’est pas composé de marchandises anodines. On y trouve notamment le carburant, le ciment, les véhicules de tourisme et de transport de personnes, les motocycles, mais aussi certains produits finis et biens d’équipement. Bref, des produits qui remplissent les ports, les entrepôts et, surtout, les lignes du budget de l’État.
Le prix de l’ouverture
Entré en vigueur en 2016, l’APE avance donc vers son terme, marche après marche. Le principe est simple : ouvrir davantage le marché camerounais aux produits européens en réduisant progressivement les barrières tarifaires, en échange d’un accès libre au marché européen pour les produits camerounais éligibles.
Sur le papier, le marché est séduisant. Dans les faits, la facture est moins romantique. Le ministère de l’Economie estime à 103 milliards francs CFA les moins-values fiscales accumulées depuis le début du démantèlement. Une somme qui donne au mot « ouverture » une sonorité quelque peu comptable.
Le gouvernement ne conteste d’ailleurs pas le problème. Selon le ministère de l’Economie, la dimension commerciale de l’accord produit des résultats, mais sa dimension développement demeure à la traîne, notamment en raison de la faiblesse des mesures d’accompagnement destinées à amortir les pertes fiscales.
C’est là que l’APE révèle son paradoxe : le Cameroun baisse les barrières à l’entrée des produits européens au moment même où il cherche à consolider sa production locale. Il faut donc importer moins cher sans étouffer celui qui fabrique ici. Une gymnastique économique dont le grand écart reste périlleux.
L’Europe ouvre aussi sa porte
L’autre face de l’accord mérite toutefois d’être regardée. Les produits camerounais éligibles bénéficient d’un accès au marché européen sans droits de douane et sans contingentement. Banane, aluminium, produits transformés du cacao, contreplaqué, produits agricoles frais ou transformés : les débouchés existent. « Car un marché ouvert n’est pas nécessairement un marché conquis. Pour transformer l’avantage tarifaire en recettes d’exportation, les entreprises camerounaises doivent disposer d’une offre compétitive, régulière, conforme aux normes européennes et suffisamment transformée pour capter davantage de valeur ajoutée », explique Thadée Meyong, expert en commerce international.
Et, à en croire d’autres explications, c’est précisément là que se joue le véritable pari de l’APE. Le démantèlement douanier ne doit pas seulement faire entrer davantage de marchandises européennes au Cameroun. Il devrait aussi contribuer à faire sortir davantage de produits camerounais vers l’Europe.
Industrialiser sans se désarmer
Le classement des produits traduit d’ailleurs cette stratégie. Le premier groupe concerne principalement les matières premières et certains produits nécessaires à l’activité productive : médicaments, engrais, papiers et cartons, produits chimiques, ordinateurs ou véhicules à usages spéciaux. Leur démantèlement complet vise notamment à réduire le coût des intrants.
Le deuxième groupe rassemble des produits intermédiaires et des équipements industriels destinés à soutenir l’industrialisation. Là encore, le raisonnement se défend : faciliter l’accès aux machines peut aider les entreprises locales à produire davantage et mieux.
Le troisième groupe est autrement sensible, précisément parce qu’il procure des recettes fiscales importantes. C’est celui dont le démantèlement atteint désormais 70 %. Le carburant, le ciment, les véhicules et les motocyclettes entrent ainsi dans une zone tarifaire où l’Etat devra arbitrer entre rendement budgétaire, prix à la consommation et protection de la production nationale.
Le véritable test commence donc maintenant. Après dix années d’ouverture progressive, le Cameroun ne peut plus se contenter de compter les droits de douane abandonnés. Il lui faut mesurer les emplois créés, les investissements attirés, les exportations gagnées et la valeur ajoutée produite.
Car derrière les pourcentages du démantèlement, une question demeure, beaucoup moins technocratique : le Cameroun est-il en train d’ouvrir son marché pour mieux produire, ou simplement de devenir un marché plus ouvert ? La onzième phase de l’APE apporte une partie de la réponse. Les prochaines années diront si la baisse des barrières aura aussi permis de relever les murs de l’industrie camerounaise. Et, cette fois, sans tarif douanier pour protéger l’addition.
Rémy Biniou



