Benjo Dilinger : « Je préfère poser des questions plutôt que distribuer des condamnations»

Cela serait, à en croire l’artiste, l’essence même de sa musique: Construire un véritable débat autour des questions sociales. Il donne un aperçu exclusif de la portée de son œuvre musicale dans cette interview.

Pouvez-vous nous présenter l’artiste Benjo Dilinger ?
Benjo Dilinger est un artiste qui considère la musique comme un espace de liberté, de réflexion et de transmission. Mon parcours ne se limite pas au rap: il est nourri par mes expériences, mes études, l’entrepreneuriat, la culture africaine et européenne, mais aussi par une grande curiosité pour les différentes formes d’expression artistique. J’ai toujours considéré que l’artiste devait être capable de raconter son époque. Ma musique peut donc passer du rap à la musique classique, du gospel à l’afrobeat, avec parfois plusieurs langues et plusieurs influences. Ce qui m’intéresse, c’est de créer une musique qui traverse les frontières tout en conservant une identité. Avec Benjo Dilinger, je veux défendre une certaine idée de l’exigence. Avoir quelque chose à dire, mais surtout savoir comment le dire.
Vous présentez un titre « La Nuit des longs couteaux ». Pourquoi le choix de ce titre, quand on connaît la période sombre du nazisme auquel renvoie cette expression ?
Le titre est volontairement provocateur, mais il ne s’agit évidemment pas de glorifier ou de banaliser le nazisme. «La Nuit des longs couteaux » est ici utilisée comme une métaphore historique et politique, pour évoquer les moments où, dans une lutte pour le pouvoir, les alliances deviennent fragiles, les ambitions s’affrontent et où certains finissent par se retourner contre d’autres. Je voulais utiliser la force évocatrice de cette expression pour parler d’une réalité contemporaine, notamment des jeux de pouvoir et des rivalités politiques que l’on peut observer au Cameroun. Le rap permet justement cela: prendre une image forte du passé pour interroger le présent. Mon propos n’est pas de désigner des coupables, mais de poser un miroir devant la société et de laisser chacun interpréter ce qu’il y voit.
Vous décririez-vous comme un artiste engagé ou alors le choix d’aborder des questions politiques est précisément lié au contexte dans le pays ?
Je me définirais davantage comme un artiste conscient qu’un artiste simplement engagé. L’engagement peut parfois enfermer l’artiste dans un camp. La conscience, elle, oblige à regarder les choses avec davantage de recul. Quand je parle de politique, de pouvoir, de succession ou de société, je ne cherche pas à faire campagne pour quelqu’un. Je cherche à faire réfléchir. Le Cameroun possède une histoire, une jeunesse, une culture et un potentiel extraordinaires. Mais lorsqu’un artiste observe son environnement, il ne peut pas faire comme si certaines questions n’existaient pas. Je préfère poser des questions plutôt que distribuer des condamnations. La musique devient alors une forme de conversation avec la société.
Vous parlez de succession au pouvoir, de jeux d’alliance, de complot, etc. N’avez-vous pas peur de représailles ?
Je pense qu’il faut distinguer la critique artistique de l’accusation personnelle. Je ne suis pas dans la dénonciation de personnes ni dans la divulgation de secrets. Je travaille sur des mécanismes que l’histoire et l’actualité politique rendent suffisamment visibles: l’ambition, les alliances, les rivalités, la conquête du pouvoir et parfois la peur de perdre ce pouvoir. Un artiste qui a peur de poser des questions finit par ne plus rien dire. Mais un artiste responsable doit également savoir mesurer ses mots. Ma protection, c’est précisément de rester dans la métaphore, dans l’art et dans la réflexion. Je ne prétends pas détenir la vérité sur les acteurs politiques; je raconte une atmosphère, une époque et des comportements humains. Et finalement, le véritable pouvoir de l’artiste n’est pas de détruire quelqu’un. C’est de faire réfléchir des milliers de personnes avec quelques minutes de musique.
Comment peut-on se procurer ce single et, plus largement, quelles sont vos perspectives avec la musique ?
Le titre a vocation à être accessible au public sur les principales plateformes numériques de streaming. Mon ambition est d’ailleurs beaucoup plus large que la sortie d’un simple morceau. Je développe progressivement un véritable univers artistique autour de Benjo Dilinger, avec plusieurs singles, des collaborations et un projet plus global autour de l’album «Veuve Noire». Je souhaite également continuer à faire dialoguer le rap avec la musique classique, les musiques africaines et d’autres influences internationales. Mon objectif est de construire une musique africaine dans ses racines, mais internationale dans son langage. Je veux surtout que chaque chanson ait une raison d’exister. Si un morceau peut faire danser, c’est bien. S’il peut également faire réfléchir, provoquer un débat ou donner envie à quelqu’un de regarder son pays autrement, alors pour moi, l’artiste a véritablement accompli sa mission.
Louise Nsana



