Yokadouma : carte postale d’une ville aux confins de l’Est
On est dans la Boumba-et-Ngoko. Yokadouma, chef-lieu de ce département, est reliée au reste des localités environnantes par une route non bitumée. Le trajet sur place se négocie à coups d’essuie-glace, entre deux envolées de poussière à chaque passage de camions chargés de bois.

Entre l’épaisseur de la poussière qui brouille le champ visuel et l’état de dégradation de la route en terre, le véhicule de transport en commun ne ralentit pas, à la grande indifférence des sept passagers à bord, plus préoccupés sans doute par la durée du voyage que par ce fait habituel. Et pour cause, le voyage est long et devrait durer en moyenne 6 heures entre le départ de Bertoua et l’arrivée à Yokadouma. Rien n’est défini d’avance en matière de temps sur ce tronçon. Trois autres facteurs influencent celui-ci : l’état du véhicule, l’expérience du chauffeur et la saison. « À cause de l’état de la route, on peut facilement faire 10 heures de route. C’est-à-dire que quand on part à 6 h, on peut facilement arriver à 18 h ou 19 h. Pour ceux qui ont de très bonnes voitures, ils peuvent partir à 6 h et arriver aux environs de 14 h ou 15 h », explique Patrick, le chauffeur qui se prête volontairement au rôle de guide pour nous. Le voyage offre cependant l’occasion de faire des découvertes. En cela, la vingtaine de villages disséminés le long de la route livrent leurs spécificités, notamment en ce qui concerne la sociologie et l’habitat.
Si Batouri, première escale du voyage, peut exposer le charme des petites villes, les constructions rudimentaires observées à quelques autres endroits témoignent de la classe sociale prédominante, mais aussi d’une ingéniosité transmise. « Beaucoup de maisons ici sont construites en feuilles de raphia et ce sont les Pygmées qui les occupent pour la plupart. Ils sortent de plus en plus de la forêt à cause des activités des exploitants forestiers. Sinon, les autres constructions sont faites avec de la terre battue. On trouve d’autres maisons qui ont des toitures en tôle, mais pour la grande majorité c’est le toit de raphia », poursuit ce dernier. 275 kilomètres plus loin, Yokadouma, de son nom originel « Zok A Douma » (l’éléphant toujours debout), se présente comme une ville à part, à quelques encablures de la République centrafricaine. Au cœur de la forêt équatoriale Les habitations rustiques et la pléthore de petits commerces ne peuvent occulter la réalité de la coexistence, en ces lieux, de la nature et de ce début de modernité. La forêt n’y est pas simplement un décor. Elle constitue l’un des principaux éléments de l’identité et de l’économie locale. La commune dont elle dépend est traversée par plusieurs cours d’eau, dont la Boumba et ses affluents, qui offrent de bonnes perspectives de pêche. Les autres activités économiques tournent autour de l’agriculture, de l’élevage et de la chasse.
Yokadouma est une terre de traditions. Les communautés Kounabembé, Mbimoh, Mvong-Mvong et Baka y forment le socle identitaire de la commune. Réparties autour de plusieurs chefferies traditionnelles et villages, elles confèrent au territoire une diversité culturelle marquée. Chez les Baka en particulier, la forêt reste le cœur de l’histoire et de la culture. Chasse, cueillette, pharmacopée, chants, danses et tradition orale constituent un patrimoine intimement lié à l’environnement naturel. Mais cet héritage est aujourd’hui bousculé. Sédentarisation, exploitation forestière et mutations des modes de vie menacent la préservation de ce patrimoine. Des études récentes menées dans la région de l’Est relèvent les difficultés croissantes des communautés Baka à faire valoir leurs droits et à transmettre leurs savoirs.
Entre potentiel et défis
Derrière l’image d’une ville forestière se cache un territoire aux atouts considérables : ressources naturelles, agriculture, cacao, biodiversité, patrimoine culturel et position géographique stratégique. Il reste que le potentiel ne suffit pas. Le véritable enjeu est de transformer ces richesses en développement durable. Routes, santé, éducation, accès aux services publics, emploi des jeunes et valorisation des productions locales demeurent au cœur des attentes. Yokadouma apparaît ainsi comme une ville-carrefour. Tradition et modernité, richesse naturelle et contraintes structurelles, ambitions de développement et impératif de préservation de l’environnement s’y rencontrent.
Gaëlle Atangana



