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Que faire face au mensonge ?

Spontanément, nous croyons que l’autre est sincère lorsqu’il se confie à nous, lorsqu’il promet, lorsqu’il s’engage. Cette disposition naturelle à la confiance est à la fois une richesse humaine et une vulnérabilité, car elle ouvre aussi la porte à l’une des réalités les plus douloureuses des relations humaines: le mensonge.

Le mensonge traverse toutes les sphères de la vie: la famille, l’amitié, le travail, la politique, la religion et la société en général. Il peut être occasionnel ou chronique, banal ou destructeur, individuel ou collectif. Comprendre les formes du mensonge et réfléchir à la manière d’y faire face constitue donc un enjeu à la fois psychologique, moral et social.

Les différentes formes de mensonge

Il existe plusieurs types de mensonges, dont les motivations et les conséquences varient considérablement. La mythomanie, encore appelée mensonge pathologique, désigne une situation dans laquelle l’individu finit par croire lui-même à ses propres mensonges. Dans ce cas, le mensonge ne relève plus seulement d’une stratégie consciente, mais devient un mode de fonctionnement psychique. Le sujet réécrit la réalité pour se construire une identité plus supportable ou plus valorisante, au point de perdre parfois le sens clair de la frontière entre le vrai et le faux.

Le mensonge égoïste, quant à lui, se fait souvent aux dépens des autres. Il consiste à inventer des histoires, à exagérer ou à falsifier la réalité dans le but de se donner une importance excessive, de se valoriser ou d’obtenir des avantages personnels. Ce type de mensonge est fréquemment motivé par le besoin de reconnaissance, de pouvoir ou de contrôle.

Un autre type de mensonge concerne le refus d’assumer ses actes. L’individu ment pour éviter les conséquences de ses choix, pour se déresponsabiliser, pour échapper à la culpabilité ou à la sanction. Ici, le mensonge protège l’image de soi, mais au prix d’une atteinte à la vérité et souvent à la confiance d’autrui.

Cependant, selon Frédéric Tomas, psychologue et enseignant-chercheur à Tilburg University (Pays-Bas), le mensonge le plus redoutable n’est pas nécessairement le mensonge individuel, mais le mensonge social. Dans son ouvrage « Le mensonge » (Dunod, 2024), Tomas affirme que le mensonge social « agit comme un ciment qui nous permet de vivre ensemble ». Cette affirmation, paradoxale en apparence, souligne que certaines formes de mensonge ou de dissimulation sont parfois intégrées dans les codes sociaux: politesse excessive, omissions stratégiques, faux-semblants destinés à préserver la paix sociale.
Tomas distingue ainsi les petits mensonges de convenance — par exemple mentir pour éviter un événement auquel on n’avait pas envie de participer — des mensonges graves, comme promettre un emploi, un véhicule ou une aide importante qui ne viendra jamais. Ces derniers engagent des attentes concrètes et peuvent avoir des conséquences dramatiques sur la vie des personnes trompées.

Les effets psychologiques de la trahison

Quel que soit le type de mensonge, la découverte de la tromperie provoque presque toujours une souffrance profonde. Être trahi par une personne à qui l’on a accordé sa confiance touche à l’intime. Frédéric Tomas souligne que « l’on ressent souvent de la surprise, voire un véritable choc, de la colère, de l’incompréhension, parfois du dégoût ou un rejet intense ». La trahison ne détruit pas seulement un fait ou une promesse ; elle fragilise le lien, elle fissure la sécurité émotionnelle, elle remet en cause la capacité même à faire confiance à nouveau.

Le mensonge, en ce sens, n’est pas seulement une faute morale. Il est aussi une violence relationnelle. Il rompt le pacte implicite de sincérité sur lequel reposent les relations humaines. Plus la relation est proche — couple, famille, amitié, collaboration étroite — plus l’impact du mensonge est profond.

Pardonner ou rompre: un dilemme éthique et existentiel

Face au mensonge, une question essentielle se pose: comment réagir lorsque l’on a été floué ? Faut-il passer l’éponge ou bien couper définitivement les ponts avec le menteur ? Cette question ne connaît pas de réponse simple et universelle. Elle engage des convictions personnelles, des valeurs religieuses, des expériences passées et une évaluation réaliste de la capacité de l’autre à changer. Certains, au nom de leurs convictions religieuses ou spirituelles, choisissent de pardonner et de poursuivre la relation. Ils croient au pouvoir libérateur et transformateur du pardon. Dans cette perspective, le pardon n’est pas seulement un acte envers l’autre, mais aussi un chemin de libération intérieure pour la victime, qui refuse de rester prisonnière de la rancœur et de la haine.

L’histoire du pape Jean-Paul II illustre cette vision. Le 27 décembre 1983, il rendit visite à Mehmet Ali Ağca dans sa cellule de la prison de Rebibbia, à Rome. Cet homme avait tenté de l’assassiner le 13 mai 1981 sur la place Saint-Pierre. Ce geste de pardon, largement médiatisé, fut perçu comme un symbole puissant de l’amour des ennemis et de la capacité chrétienne à dépasser la vengeance.

D’autres personnes estiment que les choses sont plus complexes et que le pardon ne transforme pas toujours les personnes à qui il est accordé. L’exemple de la vie politique ivoirienne peut être cité pour illustrer cette ambiguïté. Laurent Gbagbo avait pardonné à Alassane Ouattara après son arrestation et son emprisonnement en 1992. Plus encore, il mit fin à son exil en 2000 et le rendit éligible en 2005, contre l’avis de nombreux Ivoiriens. Pourtant, ces gestes n’empêchèrent pas que, plus tard, Ouattara ordonne le bombardement de Gbagbo et sa déportation à La Haye en 2011. Cet exemple nourrit l’argument de ceux qui mettent un bémol au discours sur la toute-puissance du pardon. Pour eux, lorsque la confiance est brisée, il est extrêmement difficile de reconstruire une relation saine. Ils estiment qu’un menteur chronique est souvent condamné à mentir encore et toujours, et que le pardon répété peut devenir une forme de naïveté ou de complicité involontaire avec la manipulation.

Ces personnes sont parfois accusées d’avoir la rancune tenace. Pourtant, elles se réfèrent souvent à une sagesse fondée sur l’expérience et la lucidité. À cet égard, les paroles de Nelson Mandela résonnent avec force: « Quand tu t’es battu si dur pour te remettre debout, ne retourne jamais vers ceux qui t’ont mis à terre. » Cette phrase exprime une éthique de la dignité et de la protection de soi, qui reconnaît que certaines relations, une fois profondément abîmées, peuvent devenir toxiques.

Entre lucidité, pardon et protection de soi

Faire face au mensonge exige donc un discernement délicat. Il ne s’agit ni de pardonner systématiquement, ni de rompre automatiquement à la première faute. Chaque situation doit être évaluée à la lumière de plusieurs critères: la gravité du mensonge, sa répétition, le degré de responsabilité du menteur, sa capacité réelle à reconnaître sa faute et à changer, ainsi que les conséquences psychologiques pour la personne trompée.

Le pardon peut être un chemin de guérison, mais il ne doit pas se transformer en déni de la réalité ni en sacrifice permanent de sa propre dignité. De même, la rupture peut être un acte de protection légitime, sans pour autant signifier la haine ou le désir de vengeance.

Face au mensonge, la véritable sagesse consiste peut-être à tenir ensemble trois exigences: la vérité, la lucidité et le respect de soi. Car vivre dans la vérité ne signifie pas seulement exiger la sincérité des autres, mais aussi se donner le droit de se protéger lorsque cette sincérité fait défaut.

Jean-Claude Djéréké

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