François Boumart et Ibrahim Traoré : entre critique politique et procès à charge

François Boumart, propriétaire de la chaîne « NewPol », a récemment présenté le président burkinabè Ibrahim Traoré comme « un petit voyou qui se prend pour Thomas Sankara ».

Dans son intervention, il est allé jusqu’à le comparer à Staline et à Hitler, deux dirigeants associés dans l’Histoire à des régimes autoritaires responsables de graves violations des droits humains. Une telle comparaison, lourde de sens, a choqué les Africains et non-Africains qui soutiennent le combat politique mené aujourd’hui par le président du Faso.
Il convient d’abord de préciser une chose: ceux qui supportent Ibrahim Traoré ne le considèrent pas comme un homme parfait. Ils ne prétendent pas non plus que tout fonctionne parfaitement au Burkina Faso. Aucun dirigeant n’est exempt de critiques et aucun pays ne peut prétendre être à l’abri des erreurs, des insuffisances ou des contradictions. Mais reconnaître cela ne signifie pas qu’il faille réduire l’action d’un chef d’État qui se bat contre l’impérialisme occidental à une caricature ou à une série d’insultes.
Ce qui me surprend dans l’argumentation de François Boumart, c’est la faiblesse des éléments sur lesquels il s’appuie pour disqualifier l’ensemble du travail accompli par Ibrahim Traoré. Lui-même avoue que son jugement repose principalement sur un article du journal français « Libération » ainsi que sur un échange téléphonique avec un ami burkinabè vivant à Ouagadougou. Mais peut-on sérieusement prétendre comprendre toute la complexité d’un pays engagé dans une guerre contre le terrorisme à partir de sources aussi limitées ?
Le Burkina Faso traverse depuis plusieurs années une crise sécuritaire majeure. Des milliers de personnes ont perdu la vie, des villages ont été détruits et des millions de citoyens ont été affectés par l’insécurité. C’est dans ce contexte extrêmement difficile qu’Ibrahim Traoré exerce le pouvoir. On peut critiquer ses choix, discuter ses méthodes ou contester certaines décisions. C’est même le propre du débat démocratique. Mais encore faut-il que cette critique repose sur une analyse équilibrée et approfondie.
Par ailleurs, François Boumart affirme que Laurent Gbagbo demeure le seul leader africain crédible. Chacun est libre de ses préférences politiques. Cependant, cette admiration sans réserve soulève une question. Boumart sait-il que Laurent Gbagbo lui-même n’a jamais tenu les propos particulièrement virulents qu’il adresse à Ibrahim Traoré ? Mieux encore, l’ancien président ivoirien a toujours manifesté une certaine considération à l’égard des dirigeants africains qui cherchent à affirmer davantage la souveraineté de leur pays. Or, lorsqu’on admire un homme politique au point de lui trouver presque toutes les qualités tout en refusant de reconnaître la moindre réalisation chez d’autres dirigeants, on risque de tomber dans une forme d’idolâtrie politique. Aucun leader, aussi respecté soit-il, ne mérite d’être placé au-dessus de toute critique. De la même manière, aucun dirigeant ne mérite d’être condamné sans examen sérieux de son action.
Il est également difficile d’ignorer le contexte médiatique dans lequel s’inscrivent certaines critiques contre le Burkina Faso. La plupart des médias français regardent avec hostilité les autorités burkinabè depuis que celles-ci ont décidé de mettre fin à la présence militaire française sur leur territoire. Qu’on partage ou non cette analyse, elle ne peut être simplement écartée d’un revers de main. Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que des journaux comme « Libération » publient davantage d’articles critiques que d’articles favorables à Ibrahim Traoré. Cela ne signifie pas nécessairement que toutes leurs critiques sont fausses, mais cela invite à la prudence et à la diversification des sources d’information. Pour cette raison, j’eusse aimé que François Boumart se rende lui-même à Ouagadougou avant de porter des accusations aussi graves. Lorsqu’il affirme que des opposants sont quotidiennement torturés dans les prisons burkinabè, il avance des affirmations extrêmement sérieuses qui méritent davantage qu’un simple témoignage téléphonique ou qu’un article de presse. De telles accusations exigent des enquêtes rigoureuses, des preuves solides et des vérifications indépendantes.
En un mot, le problème n’est pas que François Boumart critique Ibrahim Traoré. La critique est légitime et même nécessaire. Le problème est plutôt le ton employé, les comparaisons excessives et l’impression d’un procès à charge davantage motivé par des convictions idéologiques que par une volonté sincère de comprendre la réalité burkinabè.
Citer Nietzsche ou Simone Weil peut enrichir une réflexion. Mais les références intellectuelles les plus brillantes ne remplacent jamais la rigueur de l’analyse. Lorsqu’il s’agit de juger un dirigeant ou un peuple engagé dans une lutte difficile pour sa souveraineté et sa sécurité, l’invective est rarement un argument. La nuance, en revanche, demeure toujours une preuve d’intelligence.
Jean-Claude Djéréké



