Universités camerounaises : les docteurs recalés brisent l’omerta
Dans une lettre adressée au chef de l’État, des titulaires de Ph.D et doctorants dénoncent des recrutements «verrouillés» dans les universités publiques.

« Recrutez-nous ou tuez-nous ». La formule choque. Mais derrière l’excès rhétorique, des jeunes chercheurs parlent d’«asphyxie professionnelle». Moniteurs et vacataires depuis parfois dix ans, titulaires de doctorats obtenus au terme de parcours exigeants, ils disent incarner une génération sacrifiée. «Nous assurons des cours, nous encadrons des mémoires, nous publions. Mais lorsqu’il s’agit de titularisation, nous disparaissons», déplore Fanta Carine, docteur en sociologie basé à Ngaoundéré. «Les résultats sont connus avant même la fin des dépôts de dossiers». Dans les facultés, le malaise n’est pas nouveau mais la parole se libère. Plusieurs enseignants, sous anonymat, évoquent des «logiques de réseau» qui supplanteraient l’évaluation scientifique. «Le concours existe formellement, mais la compétition n’est pas toujours ouverte», glisse un maître de conférences à l’Université de Ngaoundéré.
Favoritisme, cooptation, tribalisme, voire transactions financières occultes, figurent au chapelet des récriminations des hommes de science. «Quand un système est opaque, il devient suspect», analyse le docteur Hamidou Jean. « L’absence de publication détaillée des barèmes, des procès-verbaux motivés et des critères d’évaluation alimente la rumeur de fraude », poursuit-il. Dans la foule des frondeurs, l’on déplore des candidatures multiples refoulées de façon arbitraires. «À chaque fois recalée, sans explication claire. Comment ne pas perdre confiance», décrit Sorelle Kadji, chercheure en sciences juridiques Le phénomène dépasse les cas individuels. Les universités publiques font face à une massification des effectifs étudiants, mais le nombre de postes permanents reste limité. Résultat : recours massif aux vacataires, rémunérations tardives, précarité chronique. «Le système tient sur le dos des précaires. Les jeunes docteurs assurent l’essentiel des charges pédagogiques sans sécurité professionnelle», observe Sorelle Kadji. .
La situation soulève des tensions. Et le tableau pour décrire le contexte renvoie aux couleurs de l’intimidation et de la peur. «On vous fait comprendre que trop parler peut bloquer votre carrière. Le silence est devenu une stratégie de survie», dénonce Monsieur Kamga, enseignant-vacataire. La circulaire ministérielle de 2020 sur l’éthique et la déontologie universitaire condamne pourtant explicitement le harcèlement et les abus de pouvoir. Sur le terrain cependant, les chercheurs dénoncent une omerta institutionnelle. «Le problème est structurel. Nous sommes face à un déficit de gouvernance: absence d’audits indépendants, faiblesse des mécanismes de recours, centralisation excessive des décisions. Pourquoi le gouvernement ne réagit-il pas publiquement? Reconnaître la fraude reviendrait à admettre une défaillance de l’État. Le silence peut être une stratégie pour éviter la politisation du dossier», analyse le politologue Diallo Mesimgtan.
Le coût social
Les défaillances observées dans le système de recrutement dans les universités publiques est mesurable. Ont un coût social. Celui-ci se mesure à l’importance de la fuite des cerveaux camerounais. «Les jeunes docteurs envisagent l’étranger, ou quittent la recherche», martèle le docteur Assako. De quoi entacher la crédibilité de l’université camerounaise. «Une institution fondée sur le savoir ne peut prospérer dans l’opacité», tranche-t-il. Pour les recalés, l’enjeu n’est pas seulement l’emploi. «Nous aimons l’université. Notre colère vient de là», confie-t-on dans la foulée. Dans les amphithéâtres surchargés, une génération hautement qualifiée attend une réponse. Et refuse désormais de se taire.
Tom



