Pont sur le Logone : la vitrine brille, les fondations sociales attendent

Un an après son inauguration triomphale, le pont Cameroun-Tchad sur le Logone transforme effectivement l’économie de Zébé et de Yagoua. Les chiffres sont là, les témoignages aussi. Mais derrière le récit officiel des « promesses tenues », une réalité plus complexe se dessine.

Le Logone charrie ses eaux en ce mois d’avril 2026. Sur ses rives, un pont de 620 mètres relie désormais Yagoua à Bongor, le Cameroun au Tchad, deux pays frères que la géographie avait séparés et que la politique d’intégration sous-régionale a voulu rapprocher. Inauguré le 28 avril 2025 en grande pompe par les Premier ministres des deux pays, des représentants de la BAD et de l’Union européenne, une plaque commémorative en marbre immaculé, l’ouvrage célèbre son premier anniversaire.
Soyons rigoureux : le pont fonctionne. Et ses effets économiques immédiats sont indéniables. Quelque 3 000 camions ont utilisé l’ouvrage au premier trimestre 2026, selon les données des Transports du Mayo-Danay. L’Hôpital régional annexe de Yagoua reçoit désormais en moyenne cinquante patients tchadiens par jour, parfois davantage que les malades locaux, attirés par un plateau technique supérieur et une connexion médicale transfrontalière désormais fluide. Les recettes communales de Yagoua ont augmenté. Le poste de Bongor, côté tchadien, a été promu au rang d’agence par les autorités de N’Djamena, preuve que le Tchad lui-même reconnaît l’importance stratégique de ce nouveau nœud logistique.
À Zébé, le hameau frontalier camerounais que personne ne voulait visiter il y a encore deux ans, on construit, on ouvre des commerces, on aménage des auberges. Des restaurants en paille tenus par des femmes du cru ont essaimé le long de la chaussée. Un festival culturel majeur, le Tokna Massa, rassemblement bi-national sur les rives du Logone, a drainé 7 000 personnes en avril 2026. L’infrastructure a produit un écosystème économique visible et mesurable. Ce n’est pas rien.
Mais « promesses tenues » est une formule qui mérite d’être pesée. Car un an après l’inauguration officielle, les travaux connexes prévus au projet initial n’ont pas démarré. La voie de contournement de Yagoua, indispensable pour gérer les flux de bétail, de camions et de populations que le pont a générés, n’existe pas encore. Les quais d’embarquement du bétail, les salles de classe à Zébé et Kalak, les points d’eau dans les villages environnants, les équipements de l’hôpital : autant de composantes du projet qui restent à l’état de promesses.
Le pont sur le Logone est une infrastructure réelle, utile, et dont les effets économiques positifs sont documentés. Mais une infrastructure d’intégration sous-régionale financée à 170 milliards de F par des bailleurs internationaux doit être évaluée non seulement à l’aune de ses impacts macroéconomiques, mais aussi à celle de ses effets distributifs : qui, parmi les populations riveraines les plus vulnérables, en tire un bénéfice concret et durable ? Les piroguiers reconvertis en manutentionnaires. Les habitants déguerpis pour la construction. Les communautés rurales qui attendent toujours leurs salles de classe et leurs points d’eau. Les malades tchadiens qui saturent un hôpital camerounais dont le plateau technique n’a pas été renforcé à la hauteur du flux. Ce sont eux, les vrais révélateurs d’un projet d’intégration.
Tom.



