Bataille des données : Yaoundé sonne la révolte des intelligences africaines
Face aux guerres économiques, aux manipulations informationnelles et à la bataille mondiale des données, l’Afrique est appelée à construire ses propres instruments de veille, d’influence et de souveraineté.

Dans un monde où les données circulent plus vite que les marchandises et où les conflits se jouent autant dans les algorithmes que sur les champs de bataille, l’Afrique tente de trouver sa place. C’est tout le sens de la 9e édition de la Journée Africaine de l’Intelligence Économique (JAIE), organisée le 29 mai à l’École nationale d’administration et de magistrature (ENAM) de Yaoundé par le Centre Africain de Veille et d’Intelligence Économique (CAVIE) et le Think tank IE237.
Le thème retenu, « Le pouvoir de l’information stratégique », n’a rien d’anodin. Il traduit une préoccupation grandissante des États africains confrontés à une mondialisation où l’information est devenue une arme, un levier d’influence et parfois un instrument de domination.
Représentant le ministre des Relations extérieures, le Dr Wolfgang Fernand Owona a dressé un constat sans détour. Selon lui, les mutations technologiques, les recompositions géopolitiques et l’explosion des flux de données ont profondément modifié les rapports de force internationaux. Désormais, la puissance d’un État ne se mesure plus uniquement à son armée, à ses ressources naturelles ou à son poids économique. Elle dépend aussi de sa capacité à collecter, analyser, protéger et exploiter l’information utile à la décision.
« L’information stratégique constitue un instrument de puissance et d’influence », a-t-il insisté devant un auditoire composé d’administrateurs civils, de chercheurs, de diplomates et de chefs d’entreprise. Un message qui résonne particulièrement sur un continent encore largement dépendant des technologies, des plateformes numériques et des centres de décision étrangers.
Irriguer l’appareil d’État
Le choix de l’ENAM comme lieu d’accueil de la rencontre n’est pas innocent. Pour les organisateurs, l’intelligence économique ne doit plus être confinée aux entreprises ou aux cercles spécialisés. Elle doit irriguer l’ensemble de l’appareil d’État. Car derrière la bataille de l’information se joue aussi celle de la souveraineté.
L’enjeu est immense. Face à ce que certains qualifient d’« infobésité mondiale », les États africains doivent apprendre à distinguer l’information pertinente du bruit permanent produit par les réseaux sociaux, les plateformes numériques et les campagnes d’influence. Dans ce contexte, l’intelligence économique apparaît comme un outil de défense autant que de conquête.
Pour les experts réunis à Yaoundé, il ne s’agit pas simplement d’accumuler des données. L’intelligence économique repose sur une démarche plus complexe : identifier les informations stratégiques, les vérifier, les analyser, les protéger et les transformer en avantage concurrentiel ou politique.
Président du CAVIE et commissaire de la JAIE 2026, le Dr Guy Gweth a rappelé une réalité souvent ignorée : l’information stratégique ne se trouve pas dans les bases de données accessibles à tous. Elle se construit grâce aux réseaux, à la veille, aux recoupements et à l’expertise humaine. « Il faut mobiliser son réseau, accéder rapidement à l’information, la croiser, l’analyser et la transformer en renseignement », explique-t-il. Une démarche encore insuffisamment développée sur le continent, alors même que les grandes puissances investissent massivement dans les technologies de collecte et d’analyse des données.
Derrière les discours techniques…
Il se dessine en réalité une question éminemment politique : l’Afrique peut-elle prétendre à une véritable souveraineté économique sans souveraineté informationnelle ? Pour les participants, la réponse est clairement négative. À l’heure où les ressources stratégiques se négocient à coups d’algorithmes, où les marchés financiers réagissent en quelques secondes et où les campagnes de désinformation peuvent déstabiliser des États entiers, la maîtrise de l’information devient une condition préalable au développement.
Le CAVIE, présent dans 38 pays africains, revendique déjà plus de 1 500 cadres formés, plus de 350 rapports annuels produits et près de 2 000 alertes stratégiques diffusées. Des chiffres qui témoignent de la montée en puissance d’un écosystème africain de l’intelligence économique encore jeune, mais de plus en plus structuré. À Yaoundé, le message a été clair : l’Afrique ne pourra peser dans les grands équilibres mondiaux qu’à condition de produire sa propre intelligence stratégique. Faute de quoi, elle continuera à subir des décisions élaborées ailleurs, à partir d’informations qu’elle ne maîtrise ni ne contrôle.
Olivier Mbessité



