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Alex, la dette flottante et le billet de 10 000 FCFA

Un matin, Alex posa une question simple à ses stagiaires :

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Juin 2026 Dans les débats publics en Afrique centrale, on parle souvent de dette extérieure, d’eurobonds, d’emprunts auprès du FMI, de la Banque mondiale, de la Chine ou des marchés financiers. On parle beaucoup moins d’une dette plus discrète, moins spectaculaire, mais plus proche de la vie quotidienne des citoyens : la dette flottante. C’est l’ensemble des engagements que l’État a pris, mais qu’il n’a pas payés à temps. Elle peut prendre plusieurs formes : factures de fournisseurs, marchés publics exécutés mais non réglés, rappels de salaires, loyers dus par l’administration, dettes sociales, dettes académiques, créances commerciales, arriérés envers des entreprises publiques ou privées. Autrement dit, l’État s’endette aussi lorsqu’il commande, reçoit un service, reconnaît une obligation, mais ne paie pas dans les délais. Cette dette est dite « flottante » parce qu’elle reste en suspens. Elle flotte entre l’engagement et le paiement. Elle existe, mais elle n’est pas toujours immédiatement visible dans les grands discours budgétaires.

Pourtant, elle pèse lourdement sur l’économie réelle. Une dette qui touche d’abord les citoyens La dette flottante semble technique, mais ses effets sont très concrets. Lorsqu’une PME exécute un marché public et n’est pas payée à temps, ce sont des salariés qui attendent leur paie. Ce sont des fournisseurs qui ne sont pas réglés. Ce sont des crédits bancaires qui continuent de courir. Ce sont des familles qui réduisent leurs dépenses. Ce sont parfois des entreprises qui ferment. Lorsqu’un enseignant attend un rappel de salaire, lorsqu’un bailleur attend le paiement de loyers dus par une administration, lorsqu’un fournisseur attend le règlement d’une facture validée, la dette flottante cesse d’être un sujet d’experts. Elle devient une réalité sociale. Le citoyen paie donc la dette flottante plusieurs fois. •

Il la paie comme contribuable, lorsque l’État doit mobiliser davantage de recettes pour apurer les arriérés. • Il la paie comme consommateur, lorsque les entreprises augmentent leurs prix pour intégrer le risque de paiement tardif de l’État. • Il la paie comme salarié, lorsque son employeur, non payé par l’État, retarde les salaires ou réduit l’activité. • Il la paie comme entrepreneur, lorsque la commande publique devient une source d’incertitude au lieu d’être un moteur de croissance. • Il la paie enfin comme usager, lorsque les services publics se dégradent parce que les fournisseurs, prestataires ou établissements ne reçoivent pas les ressources attendues. Dans une région comme la CEMAC, où une part importante de la population vit déjà dans une grande précarité, chaque retard de paiement public peut avoir un effet démultiplié sur les ménages. Un salaire différé, une facture bloquée, un marché public impayé ou une rétrocession retardée peuvent affecter directement la capacité des familles à se nourrir, à se soigner, à scolariser les enfants ou à maintenir une activité économique. Le piège : richesse comptable, pauvreté de trésorerie La dette flottante crée un décalage dangereux entre la richesse comptable et la liquidité réelle. Une entreprise peut avoir une créance reconnue sur l’État. Sur le papier, elle possède donc un actif. Comptablement, elle peut sembler solide. Mais tant que cette créance n’est pas payée, elle ne dispose pas de liquidités pour faire face à ses obligations immédiates. • Elle a une facture, mais pas l’argent. • Elle a un droit, mais pas la trésorerie.

• Elle a travaillé, mais ne peut pas transformer ce travail en capacité de paiement. Ce décalage est particulièrement dangereux pour les PME. Les grandes entreprises peuvent parfois attendre plusieurs mois. Les petites, elles, peuvent mourir en attendant. La dette flottante transforme donc des entreprises apparemment solvables en entreprises fragiles et bloque la circulation de l’argent dans l’économie réelle. Une panne de circulation monétaire Quand l’État paie une entreprise, cette entreprise paie ses salariés, ses fournisseurs, ses impôts, ses loyers, ses banques. L’argent circule. L’économie respire. Mais lorsque l’État ne paie pas, la circulation se bloque. La dette flottante devient alors une forme de monnaie attendue mais non versée. La créance existe, mais la liquidité n’arrive pas. Le droit est reconnu, mais l’argent ne circule pas. C’est pourquoi la dette flottante agit comme une panne de circulation monétaire. Elle ralentit l’activité, fragilise les entreprises, affaiblit la confiance et pousse certains acteurs vers l’endettement bancaire. Dans la CEMAC, cette question est encore plus sensible. Les États ne créent pas librement leur propre monnaie. La politique monétaire est conduite par la BEAC. Les États doivent donc payer leurs engagements à partir de leurs recettes, de leur trésorerie, de leurs emprunts ou de leurs arbitrages budgétaires. Lorsque la trésorerie manque, les États peuvent accroître leurs émissions de titres publics sur le marché régional. Les banques achètent ces titres parce qu’ils sont souvent considérés comme moins risqués que le crédit aux entreprises. Mais cela peut réduire les ressources disponibles pour financer les PME, l’agriculture, l’industrie, les artisans et les entrepreneurs. C’est l’effet d’éviction : l’État capte une partie de la liquidité disponible, pendant que l’économie productive respire moins bien. Un frein au développement régional La dette flottante n’est pas seulement un problème budgétaire. C’est un frein au développement. Les États de la CEMAC ont besoin d’infrastructures, d’énergie, de routes, d’écoles, d’hôpitaux, de transformation agricole, d’industrialisation, d’emplois jeunes et d’intégration régionale. Mais ces priorités exigent des entreprises solides, des fournisseurs payés à temps, des collectivités capables d’agir et une confiance minimale dans la parole publique. Or la dette flottante affaiblit tout cela. • Elle affaiblit les infrastructures, parce qu’un entrepreneur impayé hésitera à reprendre un marché public ou augmentera ses prix pour couvrir le risque. • Elle affaiblit la santé, parce que les fournisseurs de médicaments, de réactifs, d’équipements ou de consommables ne peuvent pas fonctionner durablement sur des promesses de paiement.

• Elle affaiblit l’éducation, lorsque les droits des enseignants, des vacataires, des prestataires ou des établissements sont différés. • Elle affaiblit l’industrialisation, parce que les entreprises locales ont besoin de trésorerie stable pour produire, investir et embaucher. • Elle affaiblit enfin la décentralisation, parce que les communes et les régions dépendent souvent de transferts ou de rétrocessions dont la régularité dépend de la trésorerie centrale. Dans une région où la croissance reste modeste, où la pauvreté demeure élevée et où les besoins sociaux sont considérables, la dette flottante retire de l’oxygène à l’économie réelle. Le cas camerounais : un miroir pour la CEMAC Le Cameroun illustre bien cette tension. Au 31 mars 2026, la dette publique camerounaise s’établit à 15 416 milliards FCFA, soit 44,3% du PIB. Ce niveau reste inférieur au seuil communautaire de 70% de la CEMAC. Mais cette lecture par le ratio dette/PIB ne suffit pas. La dette intérieure de l’Administration centrale comprend aussi des restes à payer (RAP) et une dette flottante. La CAA indique notamment 453 milliards FCFA de RAP de plus de trois mois et 412 milliards FCFA de dette flottante de l’Administration centrale à fin mars 2026. À côté de cela, les passifs conditionnels explicites de l’État, essentiellement les partenariats public-privé, sont estimés à 4 895 milliards FCFA, soit 14,1% du PIB. Cela montre que le risque budgétaire ne se limite pas à la dette déjà visible. Certains engagements peuvent devenir demain de véritables obligations financières pour l’État. Les communiqués récents du ministère des Finances indiquent également qu’un processus d’apurement de la dette flottante auditée et validée pour la période 2000-2019 est en cours, avec plusieurs centaines de milliards déjà payés et une programmation jusqu’en 2027.

Cet effort est nécessaire. Il faut le reconnaître. Mais il pose une question centrale : pendant que l’État rembourse les arriérés anciens, le système continue-t-il à produire de nouveaux arriérés ? C’est là que se trouve le vrai débat. Le vrai succès ne sera pas seulement d’apurer les dettes du passé mais d’empêcher que la période actuelle devienne la prochaine génération de dette flottante. Un signal au FMI, mais d’abord un engagement envers les citoyens L’apurement des arriérés envoie aussi un signal au FMI, aux bailleurs et aux marchés : « Nous nettoyons nos comptes. Nous auditons nos engagements. Nous payons les arriérés validés. Nous reprenons la main sur les finances publiques. » Ce signal est important. Les partenaires financiers regardent les arriérés comme un indicateur de discipline budgétaire. Lorsqu’un État accumule des dettes flottantes, cela peut révéler des faiblesses dans la programmation, la trésorerie, la chaîne de dépense ou la gouvernance des engagements publics. Mais ce signal extérieur ne doit pas faire oublier la priorité intérieure. Un État ne doit pas seulement être crédible devant le FMI. Il doit être fiable devant ses citoyens. Les premiers créanciers de l’État sont domestiques : PME, enseignants, fournisseurs, bailleurs, collectivités, salariés, ménages. Ce sont eux qui supportent les retards de paiement, bien avant que les bailleurs ne les lisent dans les rapports. La stabilité financière ne doit donc pas être un langage parlé uniquement aux créanciers extérieurs. Elle doit devenir une promesse tenue envers les citoyens. Le risque : rembourser hier tout en fabriquant demain Le principal danger est de traiter la dette flottante comme un stock à rembourser, sans réformer le système qui la produit. Payer les arriérés est indispensable. Mais si l’État continue d’engager des dépenses sans couverture budgétaire réelle, si les marchés publics sont lancés sans trésorerie crédible, si les entreprises publiques accumulent des pertes, si les projets sont mal préparés, si les délais de paiement restent excessifs, alors la dette flottante reviendra. Elle changera de période. Elle changera de bénéficiaires. Elle changera de rubrique. Mais elle reviendra. Autrement dit, il ne suffit pas de vider la bassine. Il faut fermer le robinet. Les solutions : cinq disciplines pour sortir durablement de la dette flottante La sortie durable repose sur cinq disciplines. 1. Une discipline de vérité : savoir exactement ce que l’État doit La première solution est la transparence. Chaque État de la CEMAC devrait publier régulièrement un tableau clair de sa dette f lottante : • combien l’État doit ; • à qui il doit ; • depuis quand ; • pour quelle catégorie de dette ; • combien a été audité ; • combien a été validé ; • combien a été payé ; • combien reste à payer ; • selon quel calendrier. Sans vérité sur les chiffres, il n’y a ni confiance, ni plan crédible.

L’audit est donc indispensable. Mais il ne doit pas être un exercice ponctuel. Il doit devenir un mécanisme permanent de prévention. 2. Une discipline d’engagement : ne plus commander sans capacité de paiement La dette flottante naît souvent au moment de l’engagement. Une administration commande, signe, lance un marché, valide une dépense, mais sans garantie suffisante que le paiement pourra être effectué à temps. Il faut donc une règle simple : aucune dépense ne devrait être engagée sans couverture budgétaire réelle et sans calendrier de paiement crédible. La chaîne de dépense doit être mieux contrôlée : engagement, liquidation, ordonnancement, paiement. À chaque étape, il faut savoir qui décide, qui valide, qui bloque, qui retarde et qui répond. 3. Une discipline de paiement : protéger les plus vulnérables Tous les créanciers de l’État ne sont pas dans la même situation. Une grande entreprise peut parfois attendre. Une PME, un enseignant, un bailleur individuel ou un prestataire local ne le peut pas toujours. Les plans d’apurement devraient donc prioriser les créances qui ont le plus fort impact social et économique : • dettes salariales ; • petites créances commerciales ; • PME ; • dettes sociales ; • dettes locatives ; • prestataires locaux ; • collectivités. L’État doit payer d’abord là où le retard détruit le plus de valeur sociale et économique. 4. Une discipline de prévention : publier les nouveaux arriérés chaque trimestre Le vrai indicateur de succès n’est pas seulement le montant payé. C’est le montant des nouveaux arriérés créés. Chaque État devrait publier trimestriellement : • les nouveaux arriérés ; • les arriérés apurés ; • le stock restant ; • les délais moyens de paiement ; • les ministères ou entités les plus concernés ; • les causes des retards. La dette flottante doit être suivie comme un indicateur majeur de santé budgétaire, au même titre que le déficit, la dette/PIB ou l’inflation. 5. Une discipline de développement : transformer chaque franc public en impact réel

La dette ne doit pas seulement servir à combler des trous. Elle doit financer des projets qui créent de la croissance, améliorent les services publics et renforcent la productivité. Dans une région qui doit diversifier ses économies au-delà des hydrocarbures, améliorer son climat des affaires, créer des emplois et renforcer l’intégration régionale, chaque franc public doit être orienté vers des résultats concrets. Une dette utile doit produire : • des routes praticables ; • de l’énergie disponible ; • des hôpitaux équipés ; • des écoles fonctionnelles ; • des PME payées à temps ; • des emplois créés ; • des recettes futures ; • des collectivités capables d’agir. Sinon, la dette devient un simple mécanisme de survie budgétaire. Conclusion : la dette silencieuse du quotidien La dette flottante ne porte pas toujours le nom d’eurobond. Elle ne fait pas toujours les gros titres. Elle ne déclenche pas toujours les grandes conférences internationales. Mais elle est peut-être la dette la plus la plus critique pour le citoyen. Elle montre que l’État ne s’endette pas seulement lorsqu’il emprunte. Il s’endette aussi lorsqu’il ne paie pas à temps ce qu’il doit déjà. Pour les États de la CEMAC, l’enjeu est donc clair : il faut apurer les arriérés, mais surtout arrêter d’en produire. Il faut rassurer les bailleurs, mais aussi restaurer la confiance des citoyens. Il faut préserver la stabilité financière, mais sans étouffer l’économie réelle. Il faut gérer la dette, mais surtout réparer le système qui la fabrique. Car le développement ne se construit pas sur des factures impayées. Il se construit avec un État qui engage mieux, paie mieux, planifie mieux et transforme chaque franc public en service réel pour le citoyen.

Par Charles Menye – Président du Comité Citoyen de Vigilance Financière CEMAC (CVFC)

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