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Cameroun : infrastructures sans écosystème, dette sans transformation, déclassement logique

Derrière le Gabon et la Guinée équatoriale dans l’Indice de l’industrialisation en Afrique 2025 de la Banque africaine de développement, le Cameroun ne subit pas une injustice. Il récolte le résultat prévisible de choix budgétaires, financiers et industriels opérés depuis plusieurs années.

Ce déclassement est logique. Il est le reflet d’un écart entre l’ambition proclamée et les moyens réellement organisés pour transformer le pays. Le Cameroun parle d’industrialisation depuis longtemps Mais une ambition proclamée ne devient pas automatiquement une transformation productive.

Il est le premier PIB de la CEMAC, le plus grand marché de la zone, avec près de 30 millions d’habitants, des ressources agricoles, forestières, minières, énergétiques, un tissu entrepreneurial réel et environ 1 750 MW de capacités électriques installées. Mais l’industrialisation ne se mesure pas seulement à ce qu’un pays possède. Elle se mesure à ce qu’il transforme.

Un effort réel, mais pas encore une priorité budgétaire

Il faut d’abord être juste : le Cameroun ne reste pas inactif. Le pays investit dans l’énergie, avec la mise en service du barrage de Nachtigal, qui apporte environ 420 MW supplémentaires. Il a lancé le Programme intégré d’import-substitution agropastorale et halieutique. Il a durci la pression fiscale sur les exportations de grumes, dont le droit de sortie est passé de 17,5 % en 2017 à 75 %. Il mobilise des financements importants pour les routes, les ports, les barrages et les corridors. Il y a donc une action publique réelle.

Mais toute action publique ne produit pas automatiquement de l’industrie.

Entre 2023 et 2026, le budget du ministère des Mines, de l’Industrie et du Développement technologique progresse. Il passe d’environ 7 milliards de FCFA à un peu plus de 13 milliards. C’est un effort nominal. En 2026, le budget de l’État s’élève à 8 816,4 milliards de FCFA. Le ministère chargé de piloter l’industrie reçoit environ 13,3 milliards de FCFA, soit près de 0,15 % du budget national. Et lorsqu’on isole les crédits directement liés à l’import-substitution et à la transformation industrielle, on tombe à environ 1,68 milliard de FCFA, soit près de 0,019 % du budget de l’État.

Ce chiffre ne signifie pas que les autres ministères ne contribuent pas à l’effort productif. Il révèle surtout une faiblesse essentielle : le pilotage direct de la transformation industrielle reste marginaldans les arbitrages budgétaires. Or un budget n’est jamais neutre. Il montre ce qu’un État considère réellement comme prioritaire. Si l’industrialisation est une priorité nationale, elle doit se voir dans les moyens consacrés.

Accumuler des infrastructures n’est pas bâtir un écosystème industriel

Le cœur du problème est là : le Cameroun confond encore trop souvent accumulation d’infrastructures et construction d’un écosystème industriel.

On peut construire un barrage. Mais si l’énergie produite n’est pas transportée vers les zones industrielles, les ateliers, les agro-industries, les scieries, les unités de froid, les cimenteries ou les pôles de transformation, le barrage reste un ouvrage énergétique.

Les grands projets miniers que le Cameroun espère, comme Mbalam-Nabeba ou Lobe-Kribi, doivent prévoir leurs propres solutions énergétiques parce que le réseau national n’est pas encore suffisamment fiable pour sécuriser leurs opérations industrielles lourdes.

On peut construire un barrage de retenue. Mais s’il n’est pas relié à des terres irriguées, à des producteurs organisés, à des canaux, à des entrepôts, à des unités de conservation, de séchage, de conditionnement et de transformation, il reste juste un ouvrage hydraulique.

On peut bitumer une route. Mais si elle ne va vers aucun bassin agricole, aucune zone de production, aucun marché de gros, aucun entrepôt frigorifique, aucune unité de transformation, elle améliore la circulation sans créer de chaîne de valeur

Voilà la différence entre infrastructure et écosystème : Une infrastructure est un ouvrage. Un écosystème industriel est une combinaison de maillons qui se parlent : énergie fiable, routes utiles, crédit long terme, foncier sécurisé, techniciens qualifiés, normes claires, fiscalité adaptée, machines, marchés, logistique, transformation et exportation.

Le problème est donc de connecter ce que l’on construit à une chaîne de valeur.

Le bois : la taxe ne remplace pas l’usine

L’exemple du bois illustre parfaitement cette limite. Le Cameroun a augmenté les droits de sortie sur les grumes en principe pour encourager la transformation locale. L’intention peut se défendre. Pourtant en 2024, les exportations de bois brut ont atteint 140,4 milliards de FCFA, un pic historique. Cela signifie que la taxe n’a pas suffi à faire basculer le modèle.

Si l’on taxe la grume sans aider à installer les unités de sciage, de séchage, de traitement, de fabrication, de design, de certification et de commercialisation, les opérateurs paient la taxe ou s’adaptent. Mais le pays ne change pas nécessairement de structure productive. Une taxe seule peut remplir une caisse publique. Elle ne suffit pas à faire tourner une usine.

La différence avec le Gabon est instructive. Il a interdit l’exportation des grumes et construit une zone économique spécialisée pour attirer des entreprises de transformation. Le résultat est plus cohérent : la ressource forestière est davantage connectée à une politique industrielle. La fiscalité peut orienter les comportements. Mais elle ne remplace pas une politique industrielle.

L’import-substitution : produire localement ne suffit pas

Le même raisonnement vaut pour l’import-substitution. Produire localement est nécessaire. Mais ce n’est pas suffisant. Le vrai enjeu est de transformer localement.

  • Le manioc doit devenir farine, amidon, aliment conditionné ou intrant pour d’autres industries.
  • Le cacao doit devenir pâte, beurre, poudre, chocolat, ingrédient pour l’agroalimentaire et produit de marque.
  • Le coton doit devenir fil, tissu, uniforme scolaire, tenue professionnelle ou vêtement.
  • Le bois doit devenir meuble, porte, panneau, parquet, charpente, mobilier scolaire ou mobilier administratif.

Sans transformation, le pays continue d’exporter des matières brutes et d’importer des produits finis. L’import-substitution ne doit donc pas être seulement une politique de production locale. Elle doit devenir une politique complète de transformation. Produire plus sans transformer davantage ne suffit pas à industrialiser.

La dette : soutenable sur le papier, bloquante dans les choix

Le deuxième verrou est financier : la dette.

Les autorités rappellent souvent que la dette publique du Cameroun reste sous le plafond communautaire de 70 % du PIB fixé dans la CEMAC. Mais ce discours est incomplet. Car la soutenabilité de la dette ne dit pas ce que l’on a transformé avec l’argent emprunté.

Au 31 mars 2026, l’encours de la dette publique du Cameroun atteint 15 416 milliards de FCFA, soit 44,3 % du PIB. Pour l’exercice 2026, le service total représente environ 27,5 % du budget de l’État. C’est considérable.

Lorsque plus du quart du budget sert à rembourser la dette, cela diminue drastiquement  sur la capacité du pays à préparer sa transformation productive.

La dette sans transformation : le vrai problème

Le problème n’est pas seulement que le Cameroun s’endette. Il apparaît lorsque celle-ci finance des ouvrages insuffisamment connectés aux chaînes de valeur, ou lorsque les projets financés sont exécutés trop lentement pour produire rapidement des effets économiques. Le Cameroun dispose encore de montants importants de financements extérieurs engagés mais non décaissés. Cela signifie que des ressources sont contractées, mais pas toujours transformées à temps en projets achevés, en usines, en emplois et en recettes futures.

Dans ce cas, la dette peut devenir doublement pénalisante : elle crée des obligations de remboursement sans produire assez vite la transformation attendue. La vraie question n’est donc pas seulement : la dette est-elle sous le plafond communautaire ? mais :  La qu’avons-nous industrialisé avec chaque franc emprunté ?

Tant que la réponse restera : des infrastructures déconnectées de chaînes de valeur, le ratio dette/PIB ne suffira pas à rattraper le retard industriel.

Le classement de la BAD comme test d’efficacité publique

Le classement de la BAD doit donc être lu comme un test d’efficacité de la dépense publique. Si l’objectif est l’industrialisation, alors il faut mesurer si les routes, les barrages, les ports, les subventions, les taxes et les programmes publics produisent effectivement plus de transformation locale, plus de valeur ajoutée manufacturière, plus d’emplois productifs et plus d’exportations transformées.

Le classement révèle le résultat des choix opérés, des efforts fournis et les résultats obtenus.

Trois changements de logique pour inverser la trajectoire

Pour que le classement de demain ne ressemble plus à celui d’aujourd’hui, il Il faut changer de logique.

1. Construire de vrais écosystèmes industriels

Chaque projet public doit être relié à une chaîne de valeur.

  • Avant de financer une route, il faut identifier le bassin productif qu’elle va désenclaver, les produits qui y circuleront, les unités de transformation qu’elle servira et les marchés qu’elle ouvrira.
  • Avant de financer un barrage électrique, il faut s’assurer que l’énergie pourra être transportée vers les zones industrielles, les ateliers, les agro-industries et les pôles de transformation.
  • Avant de financer un barrage de retenue, il faut prévoir les terres à irriguer, les producteurs à organiser, les cultures à développer, les unités de transformation à implanter et les marchés à approvisionner.
  • Avant d’augmenter une taxe sur une matière première, il faut s’assurer que les entreprises locales disposent des machines, du crédit, de l’énergie, des compétences et des débouchés nécessaires pour transformer.

Une politique industrielle commence quand les maillons sont pensés ensemble.

2. Changer d’échelle budgétaire et financière

L’importance de  l’industrie doit se voir dans les chiffres.

Le budget du ministère chargé de l’industrie progresse, mais il ne traduit pas encore une priorité budgétaire à la hauteur de l’ambition proclamée. Multiplier les crédits directement consacrés à la transformation, aux normes, à la recherche appliquée, aux équipements productifs, à la certification et aux instruments de crédit industriel n’est pas un luxe.

C’est une condition nécessaire pour que les investissements en énergie, en routes, en ports et en agriculture se traduisent enfin en usines, en emplois et en exportations transformées.

3. Faire de l’import-substitution une politique de transformation locale

L’import-substitution ne doit pas être seulement un slogan de production nationale.

Le manioc doit avoir son unité de farine. Le cacao doit avoir sa capacité de broyage et de valorisation. Le bois doit avoir ses scieries et ses ateliers. Le coton doit avoir son fil, son tissu et ses unités de confection. Le poisson doit avoir sa chaîne de froid, son fumage modernisé et son conditionnement.

C’est à ce prix que l’import-substitution cessera d’être une politique défensive pour devenir une politique industrielle.

Conclusion : le déclassement est logique, donc réversible

Le Cameroun ne manque pas de potentiel. Son classement derrière des pays moins peuplés et parfois moins diversifiés est la conséquence directe d’une trajectoire où l’industrialisation progresse en discours plus vite qu’en enveloppes budgétaires, en équipements productifs et en résultats mesurables. Le Cameroun peut changer de trajectoire s’il passe d’une dépense qui construit à une dépense qui transforme  Le problème n’est pas seulement de construire. Le problème est de bâtir un écosystème industriel.

Par Charles Menye

Président du Comité Citoyen de Vigilance Financière CEMAC (CVFC)

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