Afrique : enfin plus qu’un strapontin dans le grand stade du monde

Pendant des décennies, l’Afrique a assisté à la Coupe du monde comme un invité toléré au banquet du football mondial. Une présence symbolique, presque folklorique, à dose homéopathique.

Un continent de plus d’un milliard d’habitants réduit à un unique billet, pendant que l’Europe et l’Amérique du Sud monopolisaient les loges, les projecteurs et les trophées.
L’histoire commence pourtant tôt. En 1934, l’Égypte ouvre la marche. Premier drapeau africain à flotter sur une phase finale. Puis plus rien ou presque. Le silence des vestiaires, le long tunnel. Lorsque la FIFA consent enfin à accorder une place permanente au continent à partir de 1970, l’Afrique doit se contenter des miettes du festin. Le Maroc, le Zaïre, la Tunisie se succèdent comme des éclaireurs isolés envoyés dans une compétition qui ne leur appartenait pas encore.
Pendant près d’un demi-siècle, le football africain a joué le match le plus difficile loin des terrains : celui de la reconnaissance. Les dribbles se faisaient dans les couloirs des instances, les tacles dans les congrès de la FIFA, les prolongations dans les négociations diplomatiques. Sur ce terrain-là, Issa Hayatou fut longtemps le capitaine d’une équipe africaine en quête d’équité. Son combat pour obtenir cinq places en 1998 n’était pas une revendication corporatiste ; c’était la correction d’une anomalie historique.
Car pendant que les quotas restaient verrouillés, les performances, elles, parlaient déjà. L’Algérie de 1982 battait l’Allemagne de l’Ouest. Le Cameroun de Roger Milla faisait chavirer l’Italie en 1990. Le Sénégal terrassait les champions du monde français en 2002. Le Ghana frôlait les demi-finales en 2010. Et puis vint le Maroc, au Qatar, pour pulvériser le plafond de verre et s’inviter à la table des quatre derniers.
À chaque fois, le même scénario : des équipes africaines capables d’éliminer les puissants, mais contraintes de se battre avec un nombre de tickets dérisoire. Comme si l’Afrique devait sans cesse prouver qu’elle méritait sa place dans une compétition qu’elle contribue pourtant à faire vibrer depuis des décennies.
Le Mondial 2026 changes la donne. Neuf places garanties, peut-être dix. Le chiffre paraît banal aujourd’hui. Il est en réalité révolutionnaire. Pour la première fois, l’Afrique ne jouera plus avec un effectif réduit. Le continent disposera d’un véritable banc de touche. Les habitués Maroc, Sénégal, Cameroun, Nigeria ne seront plus seuls à porter les ambitions collectives. Derrière eux arrivent des outsiders qui n’étaient jusque-là que des sparring-partners des éliminatoires. Le Cap-Vert, par exemple, aperçoit enfin la lumière au bout du tunnel.
Attention toutefois à ne pas confondre élargissement du tableau et victoire finale. Dix billets ne garantissent aucun trophée. Le football africain reste confronté à ses vieux démons : gouvernance fragile, compétitions locales sous-financées, fuite précoce des talents, dépendance aux championnats européens. Autrement dit, le continent a gagné des places dans le stade, pas encore le contrôle du match.
Mais quelque chose a changé. Longtemps cantonnée au rôle de figurante exotique, l’Afrique entre désormais sur la pelouse avec des ambitions légitimes. Le Maroc a montré la voie, et les autres savent désormais que les demi-finales ne relèvent plus du miracle mais du possible.
La Coupe du monde 2026 ne sera donc pas seulement celle des 48 équipes. Elle sera peut-être celle où l’Afrique cessera définitivement de jouer les invités de dernière minute. Celle où le continent passera du statut de challenger sympathique à celui de prétendant crédible.
Après tout, les grandes épopées commencent souvent ainsi : par un strapontin arraché de haute lutte avant de conquérir toute la tribune.
Jean-René Meva’a Amougou



