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Valorisation culturelle : Montée en gamme de l’Obom, l’étoffe des ancêtres Ekang

Interdit sous la colonisation, le tissu d’écorce d’Antiaris connaît une renaissance portée par des artistes et des chefs traditionnels. Symbole d’identité et de protection, il raconte une histoire millénaire que le peuple Ekang veut réinscrire dans le présent.

L’art du beau avec l’Obom

La matière est unique. Tout comme les vêtements qui en sont tirés. L’Obom se dresse royale pour habiller nobles et dignitaries du people Ekang. Dans le triangle culturel des regions de l’Est, du Centre et du Sud, l’on la manie pour conserver tous les aspects naturels de la fibre. L’écorce prelevée ne subit pas une grande transformation pour la conception des tenues traditionnelles. Othéo l’Africain, artiste et promoteur culturel, en a la maitrise. Entre ses mains, il suffit de quelques manoeuvres pour que la fibre de l’Antiaris, arbre des forêts denses d’Afrique centrale, s’assouplit, s’élargit. Elle devient Obom, le tissu des ancêtres Ekang. «Ce n’est pas qu’une étoffe, corrige-t-il. C’est une mémoire. Un bouclier. Une langue.»

Longtemps invisibilisé, l’Obom revient sur le devant de la scène culturelle camerounaise. Porté lors du comice agro-pastoral d’Ebolowa par le president Paul Biya et des chefs traditionnels, exposé au festival Obom Art, il s’impose comme l’étendard d’une reconquête identitaire. Chez les Ekang, peuple transfrontalier présent au Cameroun, au Gabon, au Congo et en Guinée Équatoriale, ce tissu d’écorce est indissociable des rites, du pouvoir et du sacré.

Un tissu interdit, une mémoire entravée
«Il nous était interdit de mettre en valeur ce que nos aïeux nous ont légué », rappelle Otheo l’Africain. La colonisation, dit-il, a frappé au cœur des symboles. Dans les zones les plus accessibles aux administrateurs européens, l’usage des rites et des parures Ekang a été restreint, parfois prohibé. «Les communautés où les colons ont eu peu d’accès ont mieux préservé leurs traditions. Nous, on a dû cacher.»
L’Obom en a fait les frais. Parce qu’il matérialise un rapport au monde, à la forêt et aux esprits, il a été jugé suspect. «Les Occidentaux ont compris sa puissance symbolique et protectrice.

Ils l’ont interdit», affirme l’artiste. L’arbre lui-même, l’Antiaris, pousse dans l’écosystème Ekang. «On ne peut pas parler de quelque chose qui ne se trouve pas chez nous. Dieu nous a donné cet arbre pour son tissu», insiste-t-il. Résultat: des décennies de repli. Des savoir-faire transmis dans le secret des familles. Et un paradoxe: pendant que les Ekang dissimulaient leurs étoffes, d’autres cultures moins touchées par la colonisation exportaient les leurs, gagnant une visibilité internationale.

De l’arbre au symbole: réhabiliter une cosmogonie
Aujourd’hui, la reconquête passe par l’art et la pédagogie. Avec l’association Obom Art, l’artiste Otheo l’Africain, de son patronyme Théodore Ondigui Onana, recense les essences, documente les techniques de battage et forme une nouvelle génération. Le festival du même nom réunit créateurs, chefs et chercheurs autour de l’Obom. L’enjeu: montrer, expliquer, transmettre. Car l’Obom ne se réduit pas à un pagne. Il s’inscrit dans un système de signes. L’artiste travaille à «extérioriser ce qui existait en esprit»: neuf familles de symboles, dont le Mot Binam (l’homme fort et puissant). «C’est l’homme modèle, le gardien de la tradition. Il ne baisse pas les bras. C’est un symbole protecteur. Il est toujours loge dans un cercle pour protéger tout ce qui est à l’intérieur. Cette rotondité oblige à comprendre que les Ekang gardent leur cercle et protègent toujours leur identité», décrit-il. Ces motifs ornent progressivement toiles, vêtements et objets. Ils disent l’équilibre, la symétrie, la puissance sans armes.
Le rapport à l’arbre est lui-même mythique. «L’arbre ne parle pas. C’est l’homme qui va vers lui.» Dans la pensée Ekang, l’Obom enveloppe et protège. Un chef ne paraît pas sans ses attributs: canne de dignité, chasse-mouche de commandement, étoffe d’écorce.
«Quand tu portes l’Obom, les mauvaises choses ne t’atteignent pas», assure Otheo. La phrase fait sourire les ethnologues, mais elle dit l’essentiel: le tissu est une philosophie.

Une unité culturelle par le vêtement
De Yaoundé au Cameroun à Libreville au Gabon, de Bata en Guinée Equatoriale à Brazzaville en République du Congo, l’Obom circule. «Ce qui prouve cette unité par le port», souligne l’artiste. Fang, Bulu, Eton, Ewondo, Ntoumou, tous partagent la même fibre, les mêmes codes. «Ça supprime l’idée de guerre intestine. Nous sommes une famille. »
Reste l’étape de la normalisation. Une écorce se récolte sur un Antiaris de quatre ans minimum. Battue, elle donne des lés de 2 à 3,50 mètres, parfois 7 mètres pour les arbres les plus larges. Assemblées par couture ou collage végétal, les pièces habillent les cérémonies, tapissent les murs, servent de support aux peintres.

Pour ancrer la démarche, Otheo l’Africain prépare un ouvrage trilingue – ewondo, français, anglais – sur les 90 symboles Ekang répertoriés. Il a aussi lancé le concours _Ngoan Ekang (la fille accomplie), qui valorise la langue, la tenue traditionnelle et l’éloquence. « Pas une miss, précise-t-il. Une femme capable de tout faire.»
L’Obom, longtemps remisé, redevient ainsi un manifeste. Il dit une histoire coloniale violente, mais surtout une volonté: «Il est grand temps que nous sortions de nos cachettes, lance Otheo. Que nous mettions en évidence ce que nos aieuls nous ont laissé et que les colons nous ont empêché de présenter.» Dans le bruissement de l’écorce battue, c’est tout un peuple qui se redresse et qui affirme son identité; et dans le concert des cultures du monde, le Vatican porte aujourd’hui la trace du savoir-faire ancestral Ekang au travers du tableau en toile d’Obom offert au Pape Léon XIV, par le president Paul Biya, à l’occasion de sa visite pontificale au Cameroun.

Louise Nsana

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