
L’Inspecteur principal des Impôts et auteur de livres sur la fiscalité se positionne en faveur de la mobilisation africaine à l’Onu. Lequel soutien, souligne-t-il, se fonde sur l’importance de l’impôt dans la géostratégie économique et politique entre les Etats, les continents et les blocs économiques.

Vous êtes l’auteur de plusieurs ouvrages qui mettent l’accent sur l’importance de la fiscalité pour l’émergence? Pouvez-vous nous faire un résumé de votre pensée sur la question?
Le projet d’émergence est un programme économique visant une montée en puissance dans la satisfaction des besoins des populations. Sa mise en œuvre nécessite une mobilisation optimale des ressources internes pour son financement. L’impôt étant à la fois un instrument de la politique économique de l’Etat et sa principale source de revenu, la fiscalité est le premier levier actionné. Et contrairement aux pays dits émergents qui l’ont associée à d’autres outils tels que les subventions des exportations, le protectionnisme et la politique de change, la fiscalité est le seul instrument opérationnel à la portée du Cameroun et des autres pays de la zone franc.
Les APE entre le Cameroun et l’Union Européenne réduisent ses capacités à élever des barrières douanières pour protéger les industries locales fragiles. Les accords monétaires qui le lient l’empêchent de définir sa politique de change en toute souveraineté, tandis que son faible niveau de revenu ne lui permet pas de s’offrir le luxe de subventionner les exportations. Il ne reste donc plus que le réacteur de la fiscalité pour faire voler le Cameroun vers l’émergence économique. D’où l’intitulé de mon premier ouvrage « La fiscalité, levier pour l’émergence des pays africains de la zone Franc, le cas du Cameroun » publié en décembre 2015. Je l’explore encore mieux dans mon dernier ouvrage intitulé « La fiscalité camerounaise au scalpel » publié aux éditions du Panthéon le 19 mai 2026.
Vous continuez dans cette pensée en publiant en 2018 un ouvrage intitulé «Sauvons l’impôt pour préserver l’Etat». Quelles menaces planent sur l’Etat du Cameroun en lien avec la fiscalité ?
L’Etat du Cameroun ne parvient pas encore à mobiliser suffisamment les ressources internes en général et les ressources fiscales en particulier. Le ratio impôts/PIB tourne autour de 14%, ce qui limite ses capacités de financement du développement. Cette performance budgétaire insuffisante de l’impôt est entre autres due à l’évasion fiscale internationale orchestrée par les multinationales en complicité avec les paradis fiscaux et les autres juridictions pratiquant une concurrence fiscale dommageable. Cette problématique de l’évasion fiscale internationale est le sujet principal développé dans l’ouvrage « Sauvons l’impôt pour préserver l’Etat » que vous évoquez.
L’on vous a souvent entendu plaider pour une réforme du système fiscal international. Alors que l’Afrique fait front à l’Onu pour la cause, vous alignez-vous aux réclamations du continent ?
Le front de l’Afrique à l’ONU montre que mon plaidoyer et celui d’autres auteurs, porte des fruits. Il a permis aux pays de notre continent, principales victimes de l’évasion fiscale internationale, de comprendre que les enjeux de la réforme du système fiscal international sont éminemment politiques; car l’impôt est, plus que jamais, un élément de la géostratégie économique et politique entre les continents, entre les pays du Nord et ceux du Sud, et donc entre l’Afrique et le reste du monde. Je ne peux donc que me réjouir de la consolidation de ce front qui met un terme aux divisions observées jusque-là. Mon plaidoyer est contenu dans l’ouvrage « Un système fiscal international 3 G pour financer le développement durable » publié en 2021.
Les Etats africains ont affiché leur intérêt à la modification de règles sur la répartition équitable des droits d’imposition, sur les pratiques dommageables et l’assistance administrative. Quelles injustices historiques pourraient ici changer ?
La principale injustice dont souffre l’Afrique est le déséquilibre dans la répartition des droits d’imposition des multinationales qui écument le continent. Dans la spécialisation de l’économie mondialisée, l’Afrique est le champ des matières premières, l’Occident excelle dans la recherche et le développement, offre les services et les divertissements, tandis que l’Asie est devenue l’industrie du monde. Selon la clause léonine du contrat qui régit cette globalisation de l’économie, le partage de la valeur créée et donc de l’impôt, se joue exclusivement entre les pays dans lesquels les activités de recherche et de développement sont réalisées et ceux dans lesquels les matières premières sont transformées.
La réforme du système fiscal international en cours devrait aboutir à la modification de l’affectation des bénéfices des multinationales pour les besoins d’imposition. Or, les pays dits avancés essayent de perpétrer et d’aggraver cette injustice en proposant que cette réaffectation soit basée sur les ventes et les activités à forte utilisation des actifs incorporels.
L’Afrique ne pourra par contre-bénéficier des dividendes de cette réforme que si l’emploi et les actifs corporels sont pris en compte. C’est la raison pour laquelle les Etats africains font bloc pour demander que la formule d’affectation des droits d’imposition soit enrichie avec les données relatives à l’emploi, aux ressources matérielles mises en œuvre et aux actifs corporels.
Louise Nsana


