Cameroun : le pays où l’actualité chasse l’actualité

Au Cameroun, les journées n’arrivent jamais seules. Elles sont toujours escortées d’un événement, comme un ministre entouré de son cortège ou un mariage précédé de ses porteurs de chaises. Le réveil sonne, les téléphones s’allument et, avant même le premier café, un nouveau sujet est déjà installé sur la table du petit-déjeuner. Il ne demande pas la permission, il s’impose.

Longtemps, l’actualité suivait un calendrier presque scolaire. Les faits politiques occupaient leurs saisons, les faits divers surgissaient de temps à autre, les débats avaient le temps de respirer. Désormais, tout semble avoir appuyé sur l’accélérateur. Les informations se bousculent comme des voyageurs devant un bus qui n’a plus que deux places.
Un incendie fait la une à huit heures. À midi, une fuite de document vient détourner les regards. Dans l’après-midi, une révélation fracassante apparaît sur les réseaux sociaux. Le soir, chacun est déjà occupé à commenter un autre épisode. Le premier scandale n’a même pas eu le temps de refroidir que le suivant soit déjà servi, fumant, comme un beignet sorti de l’huile.
Le Cameroun est peut-être devenu le seul pays où l’actualité possède une durée de vie comparable à celle d’une batterie de téléphone oubliée sans charge. Vingt-quatre heures, parfois moins. Ensuite, place au suivant. Les spécialistes parlent d’emballement médiatique. Le citoyen, lui, appelle cela la routine.
Le plus fascinant reste la vitesse avec laquelle les experts improvisés apparaissent. Hier encore, ils étaient épidémiologistes, expliquant les virus avec une assurance désarmante. Aujourd’hui, ils sont constitutionnalistes, économistes, enquêteurs judiciaires et spécialistes en authentification de documents. Demain, si une météorite tombe sur le Mont Cameroun, ils expliqueront sa trajectoire avec des graphiques dessinés sur WhatsApp.
Les réseaux sociaux ont transformé chacun en salle de rédaction ambulante. Le téléphone est devenu à la fois caméra, imprimerie, tribunal et salle d’audience. On partage d’abord, on vérifie ensuite quand on y pense. La rumeur voyage désormais en première classe tandis que le démenti fait le trajet en moto, sous la pluie et avec une crevaison.
Cette frénésie produit un étrange phénomène : plus les événements sont nombreux, moins ils semblent durer dans notre mémoire collective. Les indignations se succèdent à un rythme industriel. On s’indigne le matin, on oublie l’après-midi et, le lendemain, on recommence avec une énergie admirable. Le pays semble fonctionner avec un abonnement illimité à l’émotion instantanée.
Pourtant, derrière ce défilé permanent se cachent des questions bien plus profondes. Pourquoi certaines affaires disparaissent-elles aussi vite qu’elles sont apparues ? Pourquoi l’événement du jour efface-t-il systématiquement celui de la veille ? Et surtout, à force de courir derrière chaque nouveauté, ne risque-t-on pas de perdre de vue les problèmes qui, eux, restent obstinément installés?
Le Cameroun ressemble parfois à un feuilleton dont chaque épisode commence avant la fin du précédent. Le téléspectateur n’a même plus le temps de retenir les noms des personnages que le scénario change déjà. Les auteurs de cette série nationale mériteraient presque une récompense pour leur imagination débordante, même si le public préférerait parfois un peu moins de suspense et davantage de solutions.
Demain matin, un autre sujet surgira certainement. Les conversations changeront de direction, les débats trouveront un nouveau carburant et les anciens titres rejoindront les archives de la mémoire numérique. C’est devenu notre étrange météo nationale : ici, les perturbations ne viennent pas toujours du ciel ; elles tombent surtout dans le fil d’actualité.
Jean-René Meva’a Amougou


