A la uneINTERVIEWPANORAMA

CAN Feminine 2026 : le football féminin camerounais sous haute surveillance de la Présidence de la République

Le chef du gouvernement camerounais est parti de Yaoundé le 15 août pour le Maroc, mandaté personnellement par le Président Biya afin d’assister à la finale de la CAN féminine opposant le Cameroun au Malawi. Derrière ce protocole sportif, on observe une démonstration et une mise en scène du pouvoir.

La délégation officielle à bord d’un avion de la Camair-Co spécialement apprêté

C’est un communiqué sec comme un arrêté ministériel qui a fait son chemin dans les réseaux sociaux, le 15 août dernier. Les Services du Premier ministre annoncent que Chief Dr Joseph Dion Ngute prend l’avion pour Rabat. Motif : la finale de la Coupe d’Afrique des Nations de football féminin, qui se tient le 16 août. Mais ce qui frappe, c’est la formule : le déplacement s’effectue « sur Très Hautes Instructions » de Paul Biya. Pas une suggestion, pas une initiative gouvernementale : un ordre. Dans l’avion qui transporte le Premier ministre camerounais, une équipe taillée pour la circonstance : le ministre des Sports, la ministre de la Promotion de la femme, le directeur de cabinet du Premier ministre, et des membres de la Fédération Camerounaise de Football (FECAFOOT). Du sport, du genre, du politique : le cocktail est complet.

Dans les rues de Yaoundé, l’on ne mâche pas ses mots. Pour Maurice Temgoua : « ce déplacement illustre parfaitement la mainmise du pouvoir sur toutes les sphères de la vie nationale. Même une finale de football féminin devient un acte protocolaire, une mise en scène. Pendant ce temps, nos vrais problèmes ne sont pas résolus et nos filles s’entraînent dans des conditions indignes. L’État n’est là que pour la photo, pas pour le fond ». De son côté, Amandine Ngo, tenante d’un call box tente de voir en cette mission des membres du gouvernement une opportunité. Elle estime que « la présence du Premier ministre et de la ministre de la Femme est un signal. Il faut que cela se traduise par des moyens concrets au lendemain de cette compétition. Il faut créer des centres de formation, favoriser des salaires décents, investir dans des championnats locaux structurés. Si le but de leur déplacement c’est juste pour paraître, alors c’est un échec».

Mais c’est Justin Ndjock, jeune entrepreneur à Yaoundé, qui résume l’amertume populaire : « on envoie une délégation luxueuse au Maroc, mais dans nos villages, les filles continuent de jouer pieds nus sur des terrains caillouteux. Qu’ils nous ramènent des promesses écrites, pas des selfies avec les dirigeants marocains. On ne veut plus ça ».
Il faut avant tout admettre que la composition de cette délégation ne doit rien au hasard. La FECAFOOT, accusée depuis des années de servir de courroie de transmission politique, est très bien représentée. « Ce n’est pas une surprise. Le sport est un outil de contrôle. Le régime a compris que les émotions populaires autour du ballon rond sont un puissant levier. Mais le football féminin, lui, reste un parent pauvre. On envoie les ministres avant d’envoyer les subventions », estime Ousmanou Dawai, journaliste spécialisé sur les questions de gouvernance.

Le communiqué officiel, lui, est muet sur les joueuses. Pas un mot sur leur parcours héroïque, pas une ligne sur les infrastructures, rien sur le budget alloué à la préparation. Seule compte la présence. Ce vide est, pour beaucoup, le plus éloquent. Marie-Thérèse Obama, militante féministe, s’insurge : « on utilise le football féminin comme prétexte à une opération de communication. Où est le plan de développement du sport féminin ? Où sont les bourses pour les jeunes talents ? La présence de la ministre de la Femme est un alibi. Elle ne changera rien si elle revient sans engagement chiffré ».

Patchenko, entraineur de football rencontré au stade Mateco de l’université de Yaoundé I confie : « les instructions qu’a reçu la délégation camerounaise sont claires. Il faut aller montrer que le chef de l’État suit personnellement cet événement. Le bémol c’est que sur le terrain, nos équipes manquent de tout. On préfère acheter des billets d’avion plutôt que d’équiper nos petites équipes régionales. La contradiction est totale ».

À Rabat, Dion Ngute et sa suite assistent à la finale dans la tribune officielle. Les caméras braquées sur eux. Ils incarnent l’engagement présidentiel. Mais au Cameroun, la question est entière : ce déplacement servira-t-il à garantir un héritage durable ? Pour le coach, Patchenko, « on ne peut pas que se contenter de belles images. Le football féminin a besoin d’un plan sur dix ans, de recruteurs, de détection précoce. Que le président et son gouvernement transforment cette CAN en véritable catalyseur. Sinon, ce n’est qu’un voyage de plus».

Tom

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page