CEMAC : Le pari d’une plateforme unique pour l’économie régionale

Dans un contexte de multiplication des cadres de concertation jugés redondants et coûteux, l’Afrique centrale envisage la création du FEFAC, un forum unique destiné à centraliser le dialogue économique et financier et à renforcer la cohérence des politiques communautaires.

Dans les cercles économiques de la zone CEMAC, l’idée revient avec insistance : celle d’unifier, ou du moins de rationaliser, la multiplication des forums, ateliers et rencontres sectorielles qui rythment la vie institutionnelle régionale. Une inflation de cadres de concertation qui, selon plusieurs acteurs, finit par produire l’effet inverse de celui recherché. « On observe une fatigue institutionnelle réelle », confie une source interne à la BEAC. « Les mêmes acteurs sont sollicités en permanence, sur des formats différents, avec des conclusions parfois redondantes. Cela dilue l’impact stratégique global. »
C’est dans ce contexte qu’émerge le projet de Forum Économique et Financier de l’Afrique Centrale (FEFAC), présenté comme une plateforme unique, permanente et interinstitutionnelle destinée à fédérer les initiatives existantes. L’ambition affichée est claire : transformer un paysage fragmenté en un espace structuré de dialogue économique, financier et stratégique.
Une architecture jugée trop éclatée
Aujourd’hui, l’écosystème institutionnel de la CEMAC repose sur un équilibre complexe entre États membres, institutions communautaires et partenaires techniques. Une architecture qui, si elle garantit une certaine robustesse, souffre selon plusieurs analystes d’un manque de coordination opérationnelle.
Dans les faits, les forums sectoriels se multiplient : finances publiques, intégration régionale, marchés de capitaux, digitalisation bancaire, politiques monétaires… Autant de thématiques traitées séparément, mais mobilisant souvent les mêmes décideurs. Pour un haut cadre de la BEAC, cette situation pose un problème de lisibilité : « À l’international, la CEMAC apparaît comme une succession d’initiatives plutôt que comme un bloc cohérent. Cela réduit notre capacité de négociation collective. »
Le FEFAC, un outil de rationalisation stratégique
Le projet de FEFAC entend donc corriger cette dispersion. Conçu comme un rendez-vous unique, il regrouperait l’ensemble des parties prenantes : administrations publiques, institutions financières régionales, régulateurs, secteur privé et partenaires au développement.
L’objectif n’est pas uniquement organisationnel. Il est aussi diplomatique et économique. En centralisant les discussions, la sous-région espère renforcer la cohérence des positions communes, améliorer la visibilité internationale de la CEMAC et optimiser l’utilisation des ressources financières mobilisées pour ces rencontres. Selon des sources proches du dossier à la BEAC, le projet est perçu comme « une opportunité de montée en gamme institutionnelle », à condition qu’il ne devienne pas un forum supplémentaire, mais bien un espace de convergence.
Un levier pour les marchés financiers et l’innovation
Au-delà de la gouvernance, les promoteurs du projet misent sur un impact direct sur l’économie réelle. Le FEFAC pourrait devenir un accélérateur de réformes structurelles, notamment dans la modernisation des systèmes financiers et la promotion des marchés de capitaux régionaux.
La BEAC, en tant qu’institution d’émission et de stabilité monétaire, verrait dans ce cadre un instrument potentiel de coordination renforcée des politiques financières. Plusieurs experts évoquent également un intérêt pour la digitalisation du secteur bancaire et l’émergence des Fintechs, encore embryonnaires dans la région. « L’enjeu est de créer un environnement où régulateurs, banques, investisseurs et innovateurs se parlent dans un cadre structuré et continu », souligne une source interne.
Gouvernance et financement : les points sensibles
Le schéma proposé prévoit une gouvernance reposant sur un Comité de pilotage interinstitutionnel et un Secrétariat exécutif chargé de la mise en œuvre opérationnelle. Le financement, lui, serait hybride : contributions des États et institutions communautaires, appui des partenaires techniques, sponsoring privé et participation des acteurs économiques.
Mais certains observateurs appellent à la prudence. Dans une région où les contraintes budgétaires restent fortes, la question de la soutenabilité financière d’un nouveau dispositif régional reste posée. Un cadre de la BEAC résume ainsi l’enjeu : « La crédibilité du FEFAC dépendra de sa capacité à éviter la duplication des structures existantes. Il doit simplifier, pas ajouter une couche supplémentaire. »
Une ambition politique autant qu’économique
Derrière l’initiative, c’est aussi une ambition politique qui se dessine : celle de renforcer l’intégration régionale dans un contexte mondial de concurrence accrue entre blocs économiques. En consolidant les espaces de dialogue et en harmonisant les positions économiques, la CEMAC espère gagner en influence dans les négociations internationales et attirer davantage d’investissements.
Reste désormais à transformer l’idée en mécanisme opérationnel. Entre volonté de rationalisation et risque de superposition institutionnelle, le FEFAC devra trouver sa juste place dans un paysage déjà dense. Pour ses promoteurs, il s’agit moins de créer un nouveau forum que de réorganiser l’existant. Une nuance qui, en Afrique centrale, pourrait faire toute la différence.
Jean-René Meva’a Amougou


