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Dimitri Ekobena : « L’Afrique n’est plus un espace partagé, mais un espace disputé et réinventé »

Plus d’un siècle après la conférence de Berlin, le continent africain reste traversé par des héritages profonds, mais il s’impose désormais comme un acteur central de la recomposition mondiale. Entretien avec Dimitri Ekobena, analyste des relations internationales sur les continuités, ruptures et perspectives.

Plus de 140 ans après la conférence de Berlin, peut-on dire que l’Afrique en a réellement fini avec cet héritage ?

On ne « termine » jamais avec Berlin comme on clôt un chapitre administratif. La conférence de 1884-1885 a produit des effets structurels durables : frontières, systèmes administratifs, et même des logiques économiques extraverties. Mais il faut éviter une lecture figée. Aujourd’hui, l’Afrique n’est plus déterminée uniquement par Berlin, elle est aussi déterminante. Ce qui change profondément, c’est la capacité des États africains à transformer cet héritage en cadre de souveraineté. Les frontières, autrefois imposées, sont devenues des instruments de stabilisation politique, même si elles restent parfois sources de tensions locales.

Pourtant, les conflits frontaliers et identitaires persistent. Est-ce une preuve que Berlin n’est pas dépassé ?
C’est une lecture partielle. Les conflits actuels ne sont pas des simples prolongements de Berlin. Ils sont souvent liés à des dynamiques contemporaines : mauvaise gouvernance, pression démographique, inégalités économiques, ou encore instrumentalisation politique des identités.
Berlin a figé des lignes, mais les crises actuelles naissent surtout de la gestion interne des États africains et des recompositions sociales profondes. Il faut donc distinguer l’héritage historique des causes immédiates.

Le principe de l’intangibilité des frontières africaines a-t-il été une solution ou une contrainte ?

Les deux à la fois. Ce principe, adopté après les indépendances, a été une réponse pragmatique. Sans lui, le continent aurait probablement connu une vague de guerres de redécoupage territorial.
Il a donc permis une forme de stabilité continentale. Mais en même temps, il a parfois figé des réalités administratives héritées du colonialisme sans permettre de vraies corrections locales.
Cela dit, aujourd’hui, l’enjeu n’est plus de redessiner les frontières, mais de mieux les gérer : intégration régionale, libre circulation, coopération transfrontalière. L’Afrique avance vers une logique de frontières fonctionnelles plutôt que de frontières de rupture.

Peut-on parler d’une véritable transformation géopolitique de l’Afrique en 2026 ?

Absolument. L’Afrique n’est plus périphérique. Elle est devenue centrale dans plusieurs équilibres mondiaux : énergie, minerais stratégiques, démographie, sécurité, climat.
Ce qui est nouveau, c’est que les grandes puissances ne viennent plus seulement « partager » l’Afrique comme à Berlin, mais y négocier leur position. La Chine, l’Inde, la Turquie, les pays du Golfe, mais aussi les États-Unis et l’Europe, sont dans une logique de compétition stratégique.
L’Afrique n’est plus un objet passif. Elle est un champ de concurrence, mais aussi un acteur de négociation.

La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) change-t-elle réellement la donne ?

La ZLECAf est probablement l’un des projets les plus structurants depuis les indépendances. Elle ne supprime pas les héritages de Berlin, mais elle les contourne.
En créant un marché continental intégré, elle réduit l’importance des anciennes divisions coloniales et des économies tournées vers l’extérieur. C’est un pas vers une reconfiguration économique majeure.
Mais il faut rester lucide : les infrastructures, la logistique, la stabilité politique et la capacité industrielle restent des défis majeurs. L’intégration économique est un projet de long terme.

Certains parlent d’une « nouvelle guerre froide » en Afrique. Partagez-vous cette analyse ?
Le terme est séduisant mais trompeur. Nous ne sommes pas dans une guerre froide au sens strict, mais dans une multipolarité compétitive.
Les puissances ne cherchent pas à diviser le monde en blocs rigides, mais à multiplier les partenariats, les accès aux ressources et les zones d’influence souples.
L’Afrique est donc un espace de compétition ouverte, où les États africains ont davantage de marge de manœuvre qu’au XXe siècle. Ils peuvent diversifier leurs alliances, ce qui est une rupture majeure avec l’époque coloniale et postcoloniale classique.

Quel est aujourd’hui le principal défi structurel du continent ?
Le défi central reste la transformation interne. L’Afrique dispose de ressources, de population, d’énergie créative, mais elle doit renforcer ses institutions.
La question n’est plus uniquement externe. Elle est interne : gouvernance, industrialisation, éducation, innovation, sécurité. Berlin a structuré des territoires. Le XXIe siècle impose de structurer des capacités.

Peut-on dire que l’Afrique est en train de « sortir de Berlin »?

Je dirais plutôt qu’elle est en train de dépasser Berlin sans l’effacer. L’histoire ne disparaît pas, elle se transforme.
L’Afrique actuelle n’est plus définie par la conférence de Berlin, mais elle continue de composer avec ses conséquences. En même temps, elle construit autre chose : des blocs régionaux, des chaînes de valeur internes, des stratégies diplomatiques autonomes. C’est un processus lent, mais irréversible.
Peut-on établir un lien historique entre la conférence de Berlin et la conférence de Brazzaville de 1944 ?

Oui, car la conférence de Brazzaville apparaît en quelque sorte comme une tentative de réaménagement du système colonial issu de Berlin. Là où Berlin avait organisé le partage territorial de l’Afrique entre puissances européennes, Brazzaville, convoquée par le général de Gaulle en 1944, cherchait à redéfinir les rapports entre la France et ses colonies africaines après la Seconde Guerre mondiale.
Mais il existe une différence fondamentale : Berlin parlait de domination et de conquête ; Brazzaville évoquait déjà, timidement, des réformes politiques, sociales et administratives. Certes, l’idée d’indépendance y restait exclue, mais cette conférence a ouvert une brèche dans l’ordre colonial classique. En ce sens, Brazzaville marque le début de l’érosion politique du système construit à Berlin.

La situation géopolitique actuelle en Afrique centrale porte-t-elle encore les traces de la conférence de Berlin ?

Très clairement. L’Afrique centrale est probablement l’une des régions où l’héritage de Berlin reste le plus visible. Les frontières héritées du partage colonial ont souvent regroupé des espaces immenses, riches en ressources, mais fragiles sur le plan institutionnel. Cela explique en partie certaines tensions sécuritaires, les conflits transfrontaliers et les rivalités d’influence observés aujourd’hui.
Mais la géopolitique régionale ne peut pas être réduite au seul héritage colonial. Les enjeux énergétiques, miniers, sécuritaires et les compétitions internationales donnent désormais à l’Afrique centrale une importance stratégique mondiale. La région est ainsi à la fois héritière de Berlin et acteur d’un nouvel ordre géopolitique en construction.

Comment voyez-vous l’Afrique dans les vingt prochaines années ?

Je la vois comme un continent de tensions et d’opportunités simultanées. Tensions, parce que la croissance démographique et les enjeux sécuritaires vont exercer une forte pression sur les États.
Opportunités, parce que l’Afrique sera au cœur des transitions énergétiques, numériques et industrielles mondiales.
Si les dynamiques d’intégration se renforcent, le continent pourrait devenir l’un des pôles majeurs du système international.

Un dernier mot sur Berlin et son héritage symbolique ?

Berlin est un point de départ historique, pas une destination finale. Il rappelle une époque où l’Afrique était absente de la table des décisions. Aujourd’hui, le défi est inverse : être pleinement à la table, et non plus dans le menu.

Propos recueillis par JRMA

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