Compassion chrétienne et silence devant l’injustice

Ces derniers jours, de nombreux Ivoiriens ont vu leurs habitations détruites dans le cadre d’opérations présentées comme des projets d’aménagement urbain.

Pour les familles concernées, il ne s’agit pas seulement de murs qui tombent, mais souvent de toute une vie de sacrifices, de souvenirs et d’espoirs qui disparaissent sous les bulldozers. Beaucoup se retrouvent sans logement, sans indemnisation satisfaisante et sans véritable perspective d’avenir.
Selon certains observateurs, ces terres libérées profiteraient à de grands groupes économiques étrangers, comme GEOS, qui y développeraient des projets lucratifs.
Dans cette situation, une question se pose: quelle doit être l’attitude des responsables religieux face à la souffrance des populations les plus vulnérables ?
Le silence de certains hommes d’Église est difficile à comprendre. Alors que des familles pleurent la perte de leur maison et que des citoyens s’interrogent sur la justice de certaines décisions politiques ou économiques, certains hommes de Dieu semblent avoir choisi de se focaliser sur l’organisation de cérémonies prestigieuses, l’exhibition de soutanes rouges ou violettes, la multiplication des titres honorifiques ou encore les appels incessants aux dons et aux contributions financières des fidèles.
J’éprouve dégoût et malaise devant un tel choix car le christianisme est d’abord une religion de la compassion. L’Évangile place au centre de son message l’attention portée aux pauvres, aux exclus et à ceux qui souffrent.
Pendant son ministère terrestre, Jésus attirait les foules non parce qu’il occupait une position de pouvoir ou parce qu’il recherchait les honneurs, mais parce qu’il savait partager la détresse des petits. Il était touché par la souffrance humaine. Devant les malades, les affamés, les exclus et les personnes brisées par l’existence, il ne demeurait jamais indifférent.
La compassion constitue l’une des caractéristiques les plus profondes de son action. Mais il est important de comprendre ce que signifie réellement ce mot. Dans le langage évangélique, la compassion ne consiste pas simplement à éprouver de la pitié ou à verser quelques larmes devant la misère des autres. Elle implique une démarche beaucoup plus exigeante. Être compatissant, c’est se laisser atteindre par toute douleur au point de vouloir agir pour la soulager.
Chez Jésus, la compassion est toujours suivie d’un geste concret. Lorsqu’il rencontre un malade, il le guérit. Lorsqu’il voit une foule affamée, il la nourrit. Lorsqu’il croise un exclu, il lui rend sa dignité. Lorsqu’une personne est tombée, il l’aide à se relever.
Cette conception active de la compassion devrait inspirer tous ceux qui se réclament du Christ. Être disciple de Jésus ne consiste pas seulement à célébrer des liturgies magnifiques ou à porter des vêtements religieux impressionnants. Cela implique aussi de savoir entendre le cri des pauvres, dénoncer les injustices et accompagner les victimes.
L’Église a toujours enseigné que la dignité humaine est sacrée. Lorsque des hommes, des femmes et des enfants sont plongés dans la détresse, la première réaction du croyant devrait être la solidarité. Avant les discours, avant les cérémonies, avant les honneurs, il y a l’être humain.
C’est pourquoi il est légitime de s’interroger sur les priorités de certaines communautés chrétiennes. Comment parler de l’amour de Dieu sans s’émouvoir de la souffrance de ceux qui ont tout perdu ? Comment annoncer l’Évangile sans prendre au sérieux les drames humains qui se déroulent sous nos yeux ? Comment célébrer le Christ sans partager son regard sur les plus faibles ?
L’histoire du christianisme montre que les plus grandes figures spirituelles ont toujours été celles qui ont su unir la prière et l’engagement, la foi et la justice, la contemplation et l’action. Le monde n’a pas tant besoin de dignitaires que de témoins. Il n’a pas tant besoin de titres prestigieux que d’hommes et de femmes capables de compatir réellement à la souffrance des autres. Car la vraie grandeur chrétienne ne se mesure ni à la couleur d’une soutane ni à l’importance d’un titre, mais à la capacité de partager la détresse des petits et d’agir pour les relever.
C’est là que se trouve le cœur du message de Jésus. Et c’est aussi le défi lancé à tous ceux qui prétendent marcher à sa suite.
Jean-Claude Djéréké



