Alex Blériot Momha: «nous faisons du SAUNIA une sorte de programme universitaire»
Ledit salon est, à en croire son promoteur, une plateforme de mise en réseau d’universités et de centres de recherche pour l’élaboration et la conduite de projets de développement numérique.

Vous lancez la première édition du SAUNIA. Pouvez-vous nous en présenter le concept et le prétexte ?
Plaçons d’abord le contexte. Il est relatif à la montée de l’intelligence artificielle qui s’impose dans la vie de tout le monde, dans tous les secteurs en ce moment. C’est maintenant que les gens réalisent, surtout en Afrique, l’expansion de l’IA. Sauf que nous, nous sommes en retard sur la façon de percevoir et de s’approprier cette intelligence artificielle. C’est ce contexte qui nous a amenés à penser qu’il faut véritablement asseoir la technologie du numérique et de l’intelligence artificielle dans les mœurs et le vécu de tout le monde. Nous avons choisi de travailler avec les universités et les centres de recherche parce que toute avancée procède de la recherche scientifique, et c’est a priori le travail des universités : pas seulement l’enseignement, donc la transmission des connaissances, mais aussi la recherche fondamentale. C’est également le travail des centres de recherche. Le problème est que, pour l’instant, les enquêtes faites par les organismes spécialisés montrent que la contribution africaine de façon générale, et celle de nos universités par rapport à cette donne, est absolument minime. C’est pratiquement comme ça depuis toujours, c’est-à-dire que nous sommes toujours en retard par rapport aux autres et, par conséquent, nous absorbons davantage des autres que nous ne produisons, et nous prenons les habitudes des autres ; alors que nous avons notre propre identité pour pouvoir domestiquer chaque chose qui arrive et l’adapter à notre environnement et à notre quotidien. C’est pour cela que nous avons pensé à créer une plateforme de communication événementielle pour parler de cette problématique importante et vitale. Qu’est-ce que les universités font en Afrique, sous leur soleil et leur pluie, dans leur environnement, pour que cette technologie actuelle, qui est la donne actuelle, puisse être maîtrisée et adaptée à nos réalités ? Afin que nous ne soyons pas ceux qui subissent et suivent avec tous les risques et les avantages, mais davantage les risques. Quelle est la vision universitaire africaine et celle des centres de recherche, avec l’intelligence africaine, pas seulement avec les résultats de recherches des autres ? Quand ils les utilisent, comment peuvent-ils les proposer à leurs politiques publiques afin de contribuer au développement ? Voici la vision globale du SAUNIA, dont la dénomination parle d’elle-même : « Salon africain universitaire du numérique et de l’intelligence artificielle ».
Vous parlez de développement des nouvelles technologies. Nos universités sont-elles prêtes pour de telles innovations grandeur nature?
Je ne peux pas dire qu’elles sont prêtes ni même qu’elles ne le sont pas. Ce que je sais, c’est qu’on ne peut pas s’appeler université et ignorer l’impact ou l’avènement de l’IA aujourd’hui. Ce n’est pas possible. Nous avons même commencé, à l’époque de la Covid-19, à tester le numérique à travers les enseignements à distance. Il y avait déjà des salles de classe intelligentes, ce qui rompait avec la réalité qui voulait que si vous n’êtes pas présent, vous n’êtes pas à l’école. Aujourd’hui, les enfants peuvent apprendre à partir de leurs téléphones. Donc, on a quand même commencé à expérimenter des choses en ce sens. L’enjeu est simplement d’y aller de façon forte, mais ce n’est pas un problème des universités seules en tant que telles ; c’est un problème de politiques publiques, en ce sens qu’il faut pouvoir doter les universités de tous les outils pour mener des recherches positives et à même d’impulser le développement. Et surtout, qu’à l’issue de ces recherches, celles-ci soient prises en compte par les politiques publiques pour être mises en œuvre, parce que les universités ne peuvent que produire des connaissances, des résultats de recherche, mais comment les utilise-t-on ? C’est une question récurrente dans notre environnement, mais aujourd’hui, plus qu’hier, il est important de voir ce que les universités produisent et de les mettre en capacité de produire. Les intelligences existent, l’expertise existe, que ce soit localement ou dans la diaspora. Comment est-ce que cela est pratiqué, dans les classes, dans l’environnement universitaire ? C’est pour ça qu’en se retrouvant entre eux, en ayant un regard croisé, nous pensons que les universitaires peuvent produire des choses qui feront en sorte que l’on puisse avancer. Il ne s’agira pas seulement d’écouter des hauts fonctionnaires des ministères. Il s’agit de croiser les regards de ceux qui font de la recherche pour la recherche et qui ont en plus le devoir de proposer ces connaissances aux jeunes aujourd’hui. Il faut se dire que l’IA, ce n’est pas pour des personnes du 3ᵉ ou du 2ᵉ âge comme nous. L’IA est davantage adressée aux jeunes gens et aux enfants qui devront grandir avec.
Quel mécanisme avez-vous mis en place pour vous assurer que les recommandations issues des travaux du SAUNIA soient prises en compte?
Nous avons prévu ce que nous appelons le SAUNIA Lab. Notre salon n’est pas une plateforme où l’on vient discuter, exposer, puis se séparer. Nous faisons de ce salon une sorte de programme universitaire. Il y a un certain nombre de thèmes qui sont définis et, à l’issue des débats, les chercheurs, les scientifiques vont s’accorder pour mener des recherches, chacun dans son domaine. Et à l’occasion de la prochaine édition, ils reviendront proposer des projets et voir ce qui est faisable. Ils repartiront avec des TDR, qui sont une sorte de feuille de route, et chacun travaillera sur un aspect de ces thématiques. Quand ils reviendront, ce sera en termes de résultats concrets sous forme de projets, lesquels feront l’objet de recommandations matérialisables sur le terrain. Quand on se séparera le 30 octobre prochain, une équipe interuniversitaire et interdisciplinaire continuera à travailler sur un ou plusieurs modules pour entretenir les échanges entre deux salons. Ainsi, ils pourront à chaque fois revenir avec un projet.
Pouvez-vous nous présenter la chaîne des parties prenantes au SAUNIA 2026?
Ce sont les universités, privées comme publiques, ainsi que le secteur privé. En ce moment, cinq universités publiques ont répondu favorablement à l’appel. L’Université de Yaoundé I a déjà épousé le concept et a mis à contribution ses trois écoles technologiques : l’École nationale supérieure polytechnique de Yaoundé, l’École normale supérieure de Yaoundé et la Faculté des sciences. Dans le privé, ICT University a approuvé le concept ; AOD Academy est partante. Il y a une nouvelle université qui a été créée l’an dernier à Douala et qui ouvre ses portes en octobre pour sa rentrée solennelle, c’est l’Institut supérieur Ruben Um Nyobè de génie informatique et électronique, qui a donné son accord ; l’IAI est partant pour l’idée, ainsi que l’ESSTIC. Nous continuons la sensibilisation parce que beaucoup ont montré leur intérêt, notamment des institutions publiques.
Vous abordez la question de la souveraineté numérique. Le SAUNIA n’est-il pas un peu trop ambitieux pour un pays comme le Cameroun où le taux de pénétration d’Internet reste encore faible ?
D’abord, il faut toujours rêver. Il faut toujours avoir des ambitions. Avoir des ambitions et rêver grand, c’est le premier moteur des réalisations. Quand on a de bonnes ambitions et qu’on rêve grand, on se débrouille pour les atteindre. Ça, c’est ce qui booste le plus. Donc nous n’avons pas peur de la dimension. Nous avons davantage peur de l’indifférence que les gens pourraient avoir par rapport à cette thématique, parce que c’est ça le plus dangereux. C’est un programme et cette édition est une première expérience. Nous n’allons certainement pas couvrir tous les secteurs en une seule fois, mais nous voulons commencer à marquer, à notre petit niveau, notre contribution en abordant des thèmes et en proposant des solutions au fur et à mesure. On parle de la civilisation actuelle. Je pense qu’il n’y a pas une civilisation à l’heure actuelle qui nous réconforte et nous inconforte en même temps comme l’intelligence artificielle. Nous pensons que c’est une ambition noble. Le tout, c’est d’essayer d’apporter notre modeste solution à travers ces spécialistes qui vont se retrouver pour animer les échanges et ces exposants qui viendront montrer ce qu’ils font déjà en la matière.
Louise Nsana


