Extrême-Nord : des éléphants assiègent des villages
Habitations détruites, cultures ravagées et populations fragilisées par les incursions répétées d’un troupeau plus de 400 pachydermes.

À Kalfou, la nuit n’est plus seulement synonyme de repos. Elle est devenue un moment d’inquiétude. Dans cette commune du Mayo-Danay, au cœur de l’Extrême-Nord camerounais, les habitants vivent au rythme des incursions d’éléphants. Lorsque les champs de mil, de sorgho, de maïs ou de riz arrivent à maturité, la menace surgit parfois en quelques heures : une harde traverse les plantations et réduit à néant plusieurs mois de travail.
Le rapport 2025-2026 de l’organisation Earth Cameroon sur « l’état des lieux du respect des droits des populations riveraines des projets d’exploitation des ressources naturelles et de la conservation de la biodiversité » dresse le portrait d’une crise qui s’installe durablement. Derrière les chiffres, c’est une question de survie quotidienne qui se pose pour des communautés dont l’économie repose essentiellement sur l’agriculture.
La commune de Kalfou abrite un patrimoine écologique majeur : la Réserve forestière communale de Kalfou (RFCK). Créée en 1933 avant d’être transférée à la commune en 2012, cette aire protégée s’étend sur 6 424 hectares. Elle constitue un corridor naturel reliant plusieurs espaces de conservation, notamment les parcs nationaux de Waza et Kalamaloué ainsi que la Réserve de biosphère de Binder-Léré au Tchad.
Mais ce sanctuaire de biodiversité est aussi devenu le théâtre d’une confrontation silencieuse. La réserve accueille aujourd’hui plus de 400 éléphants. Lorsque les ressources alimentaires et hydriques se raréfient, ces grands mammifères franchissent les limites de leur habitat naturel et pénètrent dans les villages voisins.
En mars 2026, Earth Cameroon a enquêté dans quinze villages situés dans l’aire d’influence de la réserve, parmi lesquels Kaola, Ndaiba et Delta Guibere. Certains villages, pourtant éloignés de plus de 15 kilomètres de la réserve, restent exposés aux déplacements des animaux.
Le constat est alarmant. Près de 60 % des habitations recensées ont subi des dégâts liés aux incursions d’éléphants. Des pertes humaines ont été signalées dans plusieurs localités, tandis que près de 80 % des points d’eau observés sont aujourd’hui asséchés ou pollués. Une situation qui accentue la compétition entre les populations et la faune autour des ressources essentielles.
Pour les habitants, chaque saison agricole devient une période d’incertitude. Les témoignages recueillis auprès des femmes de Kaola racontent la même réalité : après avoir semé, entretenu et attendu plusieurs mois, une récolte peut disparaître en une seule nuit sous les pas des pachydermes.
Face à cette menace, les communautés tentent de s’organiser avec les moyens du bord. Casseroles frappées, tam-tams, torches ou lampes de motos sont utilisés pour éloigner les animaux. Des méthodes artisanales qui montrent surtout l’absence de dispositifs efficaces de prévention.
Une crise qui pousse au déplacement
Selon Earth Cameroon, le phénomène s’est fortement accentué depuis 2015. Alors que les incursions étaient autrefois occasionnelles, elles sont devenues plus fréquentes, transformant un conflit ponctuel en véritable crise sociale.
À Djimeta, un habitant raconte comment un éléphant a renversé la case où dormait sa mère. Ce type d’incident nourrit un sentiment permanent de vulnérabilité. Dans certains villages, la peur pousse des familles à abandonner leurs terres.
Un conseiller municipal basé à Kalfou estime qu’environ 900 personnes avaient déjà quitté leurs villages en 2020, notamment en direction de l’Adamaoua, pour échapper aux conséquences de ces affrontements répétés avec la faune.
Cette situation pose un dilemme majeur : comment préserver une espèce emblématique tout en garantissant aux populations locales le droit de vivre et de produire en sécurité ? La conservation ne peut être durable si elle est perçue comme une menace par ceux qui vivent autour des espaces protégés.
L’urgence d’une nouvelle stratégie
Pour Earth Cameroon, la réponse ne peut plus se limiter à des interventions ponctuelles. L’organisation appelle à renforcer les mécanismes de prévention avec des systèmes d’alerte précoce, des équipes communautaires formées, des moyens d’intervention rapide et un meilleur suivi des déplacements des animaux.
Le manque de ressources humaines, matérielles et financières des services forestiers complique aujourd’hui la gestion de cette crise. Sans investissements adaptés, le fossé risque de se creuser davantage entre les objectifs de conservation et les réalités des populations riveraines.
À Kalfou, l’enjeu dépasse donc la seule question des éléphants. Il interroge le modèle même de coexistence entre protection de la biodiversité et développement local. Car derrière chaque champ détruit et chaque maison endommagée, c’est une communauté entière qui demande à ne pas être oubliée au nom de la sauvegarde de la nature.
Rémy Biniou


