Fabien Eboussi Boulaga : l’Afrique devient Eboussienne

Neuf ans après sa disparition, l’héritage sans testament d’un philosophe que les institutions camerounaises n’ont pas su honorer

Il est des philosophes que la mort retire à leur époque et que l’indifférence des institutions abandonne à l’oubli. Fabien Eboussi Boulaga semblait promis à cette double peine : disparaître sans que le Cameroun mesure pleinement la portée de son œuvre. Pourtant, neuf ans après sa mort, La Crise du Muntu continue de nous adresser une question redoutable : comment devenir libre sans se libérer d’abord des illusions qui nous empêchent de penser ? Tandis que de jeunes universitaires reviennent à cette œuvre, l’Afrique se trouve devant un paradoxe : elle cherche son autonomie intellectuelle au moment même où de nouvelles dépendances, technologiques, politiques et culturelles, menacent de définir à sa place ce qu’elle doit savoir, penser et devenir. Eboussi Boulaga n’a pas laissé de testament. Il a laissé une exigence. Et cette exigence pourrait bien être son actualité la plus brûlante.
Un pays qui oublie ses philosophes finit par emprunter aux autres jusqu’aux mots avec lesquels il tente de se comprendre.
I. L’homme que les institutions peuvent ignorer, mais que l’histoire ne peut congédier
Fabien Eboussi Boulaga est mort le 13 octobre 2018, à Yaoundé, à l’âge de 84 ans. Neuf ans après sa disparition, la question demeure : qu’avons-nous fait de lui ? Que reste-t-il de ce philosophe dans un z2 où les institutions savent célébrer les puissants, mais peinent à reconnaître ceux qui dérangent les certitudes, déplacent les frontières du savoir et obligent une société à se regarder sans complaisance ?
La reconnaissance institutionnelle et gouvernementale qu’il aurait méritée ne saurait être le seul étalon de sa grandeur. Mais l’insuffisance de cette reconnaissance, lorsqu’elle se constate, interroge notre conception de la culture, de l’université et de la mémoire nationale. Une nation ne se mesure pas uniquement à la monumentalité de ses édifices ou à la solennité de ses cérémonies. Elle se mesure aussi à la place qu’elle accorde à ceux qui ont consacré leur vie à penser ses contradictions.
Eboussi Boulaga n’était pas un philosophe de confort. Il ne cherchait pas à fournir à l’Afrique un miroir flatteur dans lequel elle aurait pu contempler une identité préservée de toute contradiction. Il interrogeait les discours par lesquels nous prétendons nous définir, les dépendances que nous reconduisons sous le nom de tradition et les illusions que nous entretenons parfois sous celui de modernité.
Son œuvre appartient à ces pensées qui refusent de confondre l’émancipation avec le changement de vocabulaire. Se libérer ne consiste pas à remplacer une autorité par une autre, une orthodoxie par une nouvelle orthodoxie, ni à inverser simplement les signes de la domination. Il faut encore examiner les conditions dans lesquelles nous pensons, parlons, croyons et agissons.
C’est ici que se trouve l’une des exigences majeures de sa philosophie : l’Afrique ne devient libre qu’à la condition de devenir responsable de sa propre pensée.
Cette exigence dérange parce qu’elle ne permet à personne de s’abriter durablement derrière l’histoire coloniale, les traditions ancestrales, les doctrines importées ou les discours officiels. Elle nous oblige à penser les héritages sans leur obéir aveuglément, à accueillir les savoirs sans nous y soumettre et à construire l’avenir sans faire de notre passé une prison.
Le silence des institutions, lorsqu’il existe, n’est donc pas une réfutation philosophique. Il est, au mieux, un oubli réparable ; au pire, le symptôme d’une difficulté à accueillir une pensée qui ne se laisse pas réduire à la célébration nationale.
II. Le Muntu en crise : qui sommes-nous lorsque nos certitudes s’effondrent ?
Publié en 1977, La Crise du Muntu demeure l’un des ouvrages majeurs d’Eboussi Boulaga. Le Muntu n’est pas une réponse que l’on pourrait enfermer dans une définition définitive. Il est aussi une question adressée à l’homme africain : que signifie être sujet de sa propre histoire lorsque les catégories par lesquelles on se comprend sont elles-mêmes traversées par des rapports de domination ?
La crise du Muntu n’est pas simplement celle d’une identité africaine menacée de l’extérieur. Elle est également celle d’un sujet qui peut reproduire, dans ses institutions, ses pratiques et ses représentations, les formes de dépendance qu’il dénonce ailleurs.
Nous pouvons revendiquer l’authenticité et demeurer prisonniers de l’imitation. Nous pouvons célébrer nos traditions tout en refusant d’interroger les pouvoirs qu’elles légitiment. Nous pouvons proclamer la souveraineté de nos États sans garantir à nos citoyens la possibilité effective de questionner ceux qui les gouvernent.
C’est à cet endroit précis que la pensée d’Eboussi Boulaga conserve toute sa force : elle nous interdit de confondre l’affirmation de soi avec la possession d’une identité immobile.
Le Muntu n’est pas seulement celui qui appartient à une culture. Il est celui qui peut répondre de ce qu’il fait de son héritage, de la liberté qu’il revendique et du monde qu’il contribue à construire.
L’Afrique en crise n’a donc pas besoin d’une identité supplémentaire à réciter. Elle a besoin d’une intelligence critique de ses propres contradictions.
III. De la quête de la liberté à la responsabilité de penser
La liberté, chez Eboussi Boulaga, ne peut être ramenée à une simple proclamation politique. Elle engage la capacité de sortir des tutelles intellectuelles, de soumettre les autorités à l’examen et de refuser que la vérité soit confisquée par ceux qui prétendent en détenir seuls le monopole.
Cette liberté concerne l’État, bien sûr, mais aussi l’université, les Églises, les partis politiques, les médias et les communautés savantes. Partout où une autorité demande à être crue sans accepter d’être interrogée, la question philosophique demeure ouverte.
L’université africaine est particulièrement concernée. Quelle est sa mission si elle se contente de reproduire des savoirs consacrés, de distribuer des titres et de former des esprits capables de réussir dans des systèmes qu’ils ne sont jamais invités à examiner ? À quoi sert le statut d’universitaire si la liberté de recherche s’arrête devant les intérêts de l’institution, les prudences administratives ou les fidélités personnelles ?
Les jeunes chercheurs qui reviennent aujourd’hui vers Eboussi Boulaga ne cherchent pas nécessairement un maître auquel ils devraient fidélité. Ils y trouvent plutôt une exigence : penser par eux-mêmes, sans croire que penser seul signifie penser sans les autres.
C’est une distinction essentielle. L’autonomie intellectuelle n’est ni l’isolement ni le rejet des traditions. Elle est la capacité de dialoguer avec les grandes œuvres sans renoncer à son propre jugement.
L’héritage d’Eboussi Boulaga ne commande donc pas une école de disciples. Il ouvre un espace de recherche, de confrontation et de liberté.
L’université africaine face à l’intelligence artificielle
L’actualité technologique donne à cette exigence une dimension nouvelle. L’intelligence artificielle transforme les pratiques de recherche, d’écriture et de transmission des connaissances. Elle peut faciliter l’accès aux savoirs, soutenir les chercheurs et ouvrir de nouvelles perspectives pédagogiques. Mais elle pose également une question fondamentale : qui produit les connaissances que nous utilisons, qui en maîtrise les outils et qui définit les cadres à travers lesquels nous interprétons le monde ?
Une enquête publiée par l’UNESCO en septembre 2025, menée auprès de chaires UNESCO et de réseaux universitaires dans 90 pays, révèle que près des deux tiers des établissements répondants avaient déjà élaboré des orientations sur l’usage de l’intelligence artificielle ou étaient en train de le faire. L’organisation souligne notamment les enjeux éthiques et pédagogiques de cette transformation.
La question adressée à nos universités africaines est donc essentielle : utiliserons-nous ces technologies pour renforcer notre capacité à produire du savoir, ou nous contenterons-nous de consommer des connaissances élaborées ailleurs ?
Sapere aude : « Ose savoir », ose faire usage de ton propre entendement. Cette formule des Lumières, popularisée par Kant, exprime une exigence qui rejoint notre propos : aucun outil, aussi puissant soit-il, ne saurait dispenser le chercheur de son jugement. L’intelligence artificielle peut assister la pensée ; elle ne doit pas devenir le substitut de la responsabilité intellectuelle.
Il ne s’agit pas de faire d’Eboussi Boulaga un prophète des technologies contemporaines. Il s’agit de mobiliser sa vigilance philosophique pour interroger les nouvelles formes de dépendance, sans confondre ouverture au monde et abandon de notre autonomie.
L’héritage d’un philosophe ne se mesure pas au nombre de ses disciples, mais au nombre de consciences qu’il rend incapables de penser docilement.
IV. Un héritage sans testament
Un testament désigne des héritiers, distribue des biens et fixe, dans certaines limites, le destin d’un patrimoine. Un héritage philosophique vivant échappe à cette logique. Il ne se transmet pas comme une propriété que l’on pourrait revendiquer au nom d’une filiation exclusive.
Eboussi Boulaga nous laisse précisément cet héritage sans testament : une œuvre qui ne dicte pas toutes les réponses, mais rend certaines questions impossibles à esquiver.
Que faisons-nous de la liberté lorsque nous accédons au pouvoir ? Que faisons-nous du savoir lorsque l’université devient une administration ? Que faisons-nous de la tradition lorsque nous l’invoquons pour soustraire certaines pratiques à la critique ? Que faisons-nous de l’Afrique lorsque nous la proclamons sujet de l’histoire sans lui donner les moyens intellectuels, politiques et institutionnels de l’être ?
Ces interrogations ne sont pas la propriété d’une génération. Elles passent d’une époque à l’autre, se transforment et trouvent de nouveaux terrains d’application.
Les jeunes universitaires qui se saisissent de cette œuvre ne sont donc pas seulement les continuateurs d’un philosophe disparu. Ils peuvent en devenir les interlocuteurs critiques. Ils ont le droit de discuter ses propositions, d’en éprouver les limites, de les confronter à des réalités nouvelles et, parfois, de s’en éloigner. La fidélité véritable à une pensée exige cette liberté-là.
C’est peut-être ici que se mesure la vitalité d’une œuvre : non au nombre de commémorations qui lui sont consacrées, mais à sa capacité de susciter des questions nouvelles, des recherches originales et des désaccords féconds.
Le philosophe ne lègue pas une vérité à conserver sous verre. Il transmet une exigence dont chaque génération doit répondre à nouveaux frais.
V. L’Afrique devient eboussienne
Dire que l’Afrique devient eboussienne ne signifie pas qu’elle adopte une doctrine unique, ni que le continent entier se serait converti à la philosophie d’un homme. Ce serait trahir, par une nouvelle orthodoxie, l’exigence même de liberté que son œuvre nous invite à prendre au sérieux.
L’Afrique devient eboussienne lorsque ses chercheurs refusent de confondre production scientifique et répétition des autorités. Lorsqu’ils interrogent les catégories par lesquelles le continent est décrit, y compris celles qu’il produit lui-même. Lorsqu’ils acceptent que la critique de l’Occident n’exonère pas de la critique de nos propres pouvoirs. Lorsqu’ils comprennent que la souveraineté politique demeure incomplète sans autonomie intellectuelle.
La décolonisation du savoir ne consiste pas à remplacer une bibliothèque étrangère par une bibliothèque exclusivement africaine. Elle exige que nous soyons capables de lire le monde depuis nos expériences, de produire nos propres concepts et de soumettre nos propres productions à la même rigueur critique que celles venues d’ailleurs.
C’est ici que la lecture d’Eboussi Boulaga conserve toute sa fécondité. Elle invite à interroger les conditions d’une pensée qui ne demande plus à une autorité extérieure la permission d’exister, mais qui ne se dispense jamais de justifier ses affirmations.
Cette exigence concerne directement les jeunes universitaires camerounais. Quelle place accordons-nous à nos philosophes dans les programmes, les bibliographies, les séminaires et les recherches doctorales ? Combien de travaux leur sont consacrés ? Combien de controverses leurs concepts nourrissent-ils ? Combien de chercheurs sont encouragés à les discuter plutôt qu’à les réciter ?
Ces questions appellent une enquête universitaire rigoureuse, et non des réponses improvisées. Mais elles désignent déjà un chantier : faire de la pensée africaine une ressource vivante de la recherche, et non un patrimoine que l’on célèbre à dates fixes.
Veritas liberabit vos : « La vérité vous rendra libres. » Cette formule de l’Évangile selon Jean (8, 32) rappelle que la liberté suppose une confrontation exigeante avec la vérité, y compris lorsque celle-ci dérange nos institutions, nos traditions ou nos propres certitudes.
Elle devient une exigence universitaire lorsque la recherche refuse les conclusions imposées d’avance, lorsque le débat ne se réduit pas à la loyauté envers une autorité et lorsque la critique est reconnue comme une condition de la connaissance.
L’Afrique devient eboussienne lorsque ses universités font de la controverse un instrument de connaissance plutôt qu’un motif de sanction ; lorsque ses institutions culturelles reconnaissent que la pensée ne se mesure pas à sa docilité ; lorsque ses jeunes intellectuels cessent de chercher, dans chaque philosophe, un refuge contre l’incertitude.
Elle le devient, enfin, lorsqu’elle accepte cette vérité inconfortable : aucune libération ne peut être durable si elle dispense les libérés de penser.
Conclusion : ne pas faire d’Eboussi Boulaga un monument
Neuf ans après sa disparition, Eboussi Boulaga ne nous demande pas seulement une statue, une chaire ou un colloque. Il nous oblige à poser une question plus difficile : sommes-nous capables de faire vivre une pensée sans la transformer en monument ?
La réponse appartient désormais aux générations qui travaillent, enseignent, enquêtent et écrivent. Elle appartient à celles et ceux qui font de la philosophie non un ornement de la vie publique, mais une pratique de la liberté.
Les institutions peuvent tarder à reconnaître un philosophe. Elles ne peuvent pas décider seules de la durée de sa pensée.
L’hommage véritable ne consiste pas à sanctifier un homme dont l’œuvre fut précisément traversée par le refus des certitudes intouchables. Il consiste à accepter que sa pensée nous mette en difficulté, qu’elle dérange nos habitudes intellectuelles et qu’elle nous oblige à examiner les contradictions de nos sociétés.
Eboussi Boulaga n’a pas besoin que l’Afrique devienne sa disciple ; il faut que l’Afrique devienne assez libre pour lui répondre.
Et si l’Afrique devient eboussienne, ce ne sera pas parce qu’elle aura enfin appris à célébrer Fabien Eboussi Boulaga. Ce sera parce qu’elle aura commencé à prendre au sérieux ce qu’il y a de plus exigeant dans son héritage : le courage de penser, la responsabilité d’être libre et le refus de déléguer à d’autres le soin de dire ce que nous sommes.
L’héritage sans testament est désormais entre les mains de ceux qui acceptent de le mettre à l’épreuve. Il ne leur demande ni fidélité aveugle ni révérence. Il leur demande de penser.
C’est à cette condition que le philosophe cessera d’être un absent que l’on commémore pour devenir un interlocuteur que l’on retrouve.
C’est à cette condition, surtout, que l’Afrique pourra devenir eboussienne : non par imitation, mais par conquête de sa liberté intellectuelle.
Professeur Vincent-Sosthène FOUDA



