A la uneAMBASSADESINTÉGRATION NATIONALE

Heure officielle, attente perpétuelle

Il fallait oser le dire, et surtout le dire à la télévision.

Le 13 août, sur Canal 2, Jean-Marc Châtaigner, ambassadeur-chef de la délégation de l’Union européenne en fin de séjour au Cameroun, a mis le doigt là où beaucoup de Camerounais ont depuis longtemps cessé de regarder : l’heure de début d’un événement est parfois une information à caractère décoratif.

Au Cameroun, quand une invitation indique « 10 heures », il ne faut surtout pas paniquer à 10 heures précises. Ce serait même suspect. À 10 heures, les organisateurs sont généralement en train de s’organiser. À 10 h 30, ils commencent à arriver. À 11 heures, les premiers invités sérieux s’interrogent. À 11 h 45, quelqu’un prononce enfin la phrase rituelle : « Nous allons commencer dans quelques instants. »

« Quelques instants » : cette unité de mesure typiquement camerounaise mérite à elle seule une entrée dans les dictionnaires. Elle peut désigner cinq minutes comme deux heures. Elle est élastique, diplomatique, consensuelle et surtout impossible à contester.
Il existe d’ailleurs tout un art national de l’attente. On arrive à l’heure et l’on attend. On arrive en retard et l’on attend encore. On attend le ministre, le directeur, le préfet, le maire, le président de séance, la délégation qui vient de partir mais dont personne ne sait exactement d’où. Et lorsque tout le monde est enfin là, il faut encore attendre parce que « la haute personnalité est en route ».

En route vers où ? Mystère.
Le plus remarquable est que personne ne semble véritablement surpris. Le retard n’est plus un accident : il est devenu une composante du programme. On pourrait presque imprimer sur les cartons d’invitation : « Cérémonie prévue à 10 heures, début probable entre 11 h 30 et la tombée de la nuit, selon disponibilité des personnalités. »

Les plus expérimentés ont même développé des stratégies de survie. Le journaliste emporte son téléphone chargé. Le technicien prend son café. L’invité prévoyant ne vient jamais avec un seul rendez-vous dans la journée. Quant à la personne qui a osé programmer une réunion à 8 heures précises, elle est immédiatement suspectée de naïveté.

Il faut toutefois rendre justice aux Camerounais : nous savons parfaitement être ponctuels quand l’urgence l’exige. Pour certains départs en voyage, certaines audiences, certains examens ou certaines occasions qui comptent vraiment, l’horloge retrouve miraculeusement toute son autorité. Preuve que le problème n’est peut-être pas l’impossibilité d’être à l’heure, mais la curieuse conviction que l’heure annoncée aux autres peut être négociée.

Et c’est là que la remarque du diplomate devient intéressante. Elle ne parle pas seulement de minutes perdues. Elle touche à une question de culture administrative, de respect du temps des autres et, accessoirement, d’efficacité collective.
Car attendre n’est pas gratuit. Une heure d’attente pour une personne peut devenir des centaines d’heures perdues lorsque cinquante personnes sont immobilisées dans une salle. À l’échelle d’une administration, d’une entreprise ou d’un pays, le retard finit par coûter cher.

Mais soyons honnêtes : au Cameroun, l’heure possède une curieuse double nationalité. Il y a l’heure de la convocation et l’heure du commencement. Entre les deux, il existe un territoire autonome : le « ça va commencer ».
On pourrait même créer un ministère. Le ministère de la Coordination des Commencements. Sa mission serait simple : déterminer à quelle heure commence réellement ce qui devait commencer à l’heure prévue.

Il faudrait aussi un observatoire national. Avec des statistiques. « Temps moyen entre l’heure annoncée et l’heure effective de démarrage : deux heures dix-sept. » Des experts seraient nommés. Des ateliers seraient organisés. Des recommandations seraient formulées. Et, naturellement, la cérémonie de clôture de l’atelier commencerait avec une heure de retard.

Au fond, le Cameroun n’est peut-être pas un pays où les événements commencent tard. C’est un pays où l’on refuse obstinément de croire que l’heure annoncée doit être prise au sérieux. L’ambassadeur a donc peut-être découvert une vérité que les habitués connaissent depuis longtemps : ici, l’horloge donne l’heure, mais c’est la réalité qui décide du commencement.
Et comme dirait l’invité qui attend depuis deux heures : « On commence bientôt. » Bientôt, au Cameroun, n’est pas une heure. C’est une promesse.

Jean-René Meva’a Amougou

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